Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Y a-t-il un journaliste dans la salle (et, si oui, qu’il sorte) ?

Par Jean-François Cliche

Ce nest peut-être pas encore une «mode», mais cest arrivé assez souvent ce printemps pour quon se pose quelques questions.

En avril, il y eut dabord Sainte-Marie, en Beauce, qui a interdit aux journalistes dassister à des séances dinformation sur les programmes daide aux victimes des inondations. Beauceville et Valley-Jonction lui ont rapidement emboîté le pas dans les jours qui ont suivi. 

 

Et, lundi, cétait au tour du ministère de la Santé de demander aux journalistes de quitter le Forum Jeunes et santé mentale après lallocution des ministres Danielle McCann et Lionel Carmant. 

 

Bref, un journaliste québécois qui se sentirait rejeté ces temps-ci ne pourrait pas se faire accuser d’avoir trop dimagination…

 

Comme nous le faisons toujours en pareilles circonstances, nous (les journalistes) et nos organisations ont été rapides à condamner ces interdictions. Ce qui est tout à fait normal et compréhensible, puisque nous ne voulons que faire notre travail. Bien des sinistrés auraient pu apprécier que des journalistes rapportent ce qui sest dit dans les séances de la Sécurité publique, de la même manière que des topos résumant ce que pensent les jeunes et les intervenants en santé mentale auraient pu contribuer à sensibiliser la population, voire à faire tomber quelques tabous. Ce sera malheureusement pour une autre fois. 

 

Or j’ai beau trouver tout cela assez dommage, je ne peux pas mempêcher de remarquer que les raisons invoquées pour refuser laccès aux médias se recoupent grandement. «On a des sinistrés qui vivent des catastrophes, ma dit le directeur des communications de Beauceville, Paul Morin. On ne veut pas que les gens qui viennent dans la salle soient pris dans un crunch médiatique ou quils soient gênés de poser des questions.» 

 

Du côté du ministère de la Santé, La Presse canadienne rapportait que cétait à cause de laspect «sensible» de la santé mentale et pour «rassurer les groupes, qui pourront sexprimer en toute liberté et confidentialité», que la décision dexclure les médias a été prise. 

 

On me dira sans doute que ces raisons «officielles» peuvent nêtre quune façade, mais je ne vois pas trop ce quil y avait à cacher dans ces rencontres. Les programmes daide aux sinistrés sont publics et accessibles via Internet. Les groupes et experts présents au Forum Jeunes et santé mentale peuvent être contactés facilement par les médias. 

 

Non, la méfiance envers notre capacité à faire preuve dun minimum de doigté semble sincère. 

 

La question est la suivante : est-elle déplacée ? Au risque de verser un peu dans la spéculation, jai la nette impression que ces huis-clos sont un symptôme, pas un mal en soi. Notre métier a mauvaise réputation, il faut ladmettre : alors que la maison de sondage Gallup, aux États-Unis, constatait que jusquà 72 % de la population faisait «assez» ou «très» confiance aux grands médias dans les années 1970, nous nen sommes plus quà environ 40 % depuis quelques années  et encore, cest grâce à un rebond depuis le creux de 2016 (32 %), vraisemblablement parce que Donald Trump a un effet repoussoir. Au Canada, le niveau de confiance est de 37 % (49 % au Québec), daprès un sondage Léger publié cette année. 

 

Entendons-nous: parmi les journalistes qui se sont fait fermer la porte au nez, il y en avait certainement plusieurs qui auraient fait leur travail consciencieusement, sans verser dans le sensationnalisme, sans se servir de la misère des sinistrés ou des problèmes de santé mentale pour faire un spectacle. Quelle que soit la méfiance envers les médias, il y a du bon, du très bon et du grand journalisme qui se fait encore. Mais il y a aussi beaucoup du «reste», malheureusement. Il y en a trop, depuis trop longtemps, pour que lon garde la confiance de nos publics. 

 

Il y en a aussi trop pour faire semblant que la position de Beauceville et compagnie était totalement dénuée de fondement : nous savons tous que le risque de récupération sensationnaliste était bien réel. Et, compte tenu du peu de confiance que la population place en nous, il nétait pas déraisonnable de penser que des gens auraient été intimidés par la présence des caméras. 

 

Je ne suis pas pour autant d’accord avec ces huis-clos  cest même plutôt le contraire. Mais je ne peux juste pas donner complètement tort à ceux qui les ont imposés. Ces épisodes doivent servir de wake-up call. La FPJQ et les autres ont eu raison de les dénoncer, mais je crois aussi quils sont un symptôme de limage négative, et en bonne partie méritée, que nous avons. Si nous ne nous attaquons pas aux racines du mal (et les moyens à utiliser sont une autre question, ici), dautres portes risquent de se fermer dans le futur.

 

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Jean-François Cliche est journaliste scientifique pour Le Soleil et signe la chronique « Polémique » dans Québec Science. Il est également coauteur des livres En chair et en maths avec le mathématicien Jean-Marie De Koninck. 

 

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

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