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Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

La gestion des réseaux sociaux n’est pas une tâche connexe

Par Camille Lopez

La façon dont les commentaires sur les réseaux sociaux de médias québécois sont modérés s’est méritée de nombreuses critiques dans les dernières semaines. On le sait, les propos tenus dans ces espaces de discussion dérapent facilement. Nos plateformes diffusent des propos violents, haineux, qui sont cachés ou supprimés trop tard, ou pas du tout. C’est problématique.

On sait quand s’y attendre, quels articles surveiller, mais ce n’est parfois pas assez. Beaucoup de modérateurs, souvent des journalistes « juniors », portent le blâme. Ils sont mal encadrés, pas formés. Ils sont « à boutte » dans cette tâche importante qui, loi des clics oblige, accapare la majorité de leur temps. Ça aussi, c’est problématique.

Je l’ai vécu, ça m’a marquée. Mais ce n’est plus ma réalité. Alors j’ai parlé à ceux qui le vivent en ce moment.

Roxanne* se compte chanceuse. Ses patrons savent que ses tâches, reliées aux réseaux sociaux au sein d’un média québécois, sont importantes. Reste que la page Facebook qu’elle gère toute seule compte des centaines de milliers d’abonnés.

« C’est très difficile à calculer en nombre d’heures, puisque nous devons toujours être à l’affût des dérapages. C’est une grosse partie de la charge mentale reliée à cette tâche : toujours devoir y penser. Et c’est rarement le mercredi après-midi que cela arrive », me confie-t-elle. 

Et des nouvelles récentes qui ont initié des dérapages sur les réseaux sociaux, il y en a à la tonne. La COVID-19, les élections américaines, les féminicides, l’immigration, le cas Harvey Weinstein… Pas question de faire du 9 à 5 quand des propos violents accaparent les plateformes d’un média.

Ève l’a aussi vécu, lors de sa première « job » dans un quotidien. « Ça me tracassait beaucoup qu’il n’y avait pas de modération [le soir et la nuit], surtout sur des sujets sensibles. Je finissais par modérer le soir et la fin de semaine. Je sentais que c’était la responsabilité du journal, donc la mienne », explique-t-elle.

Ça m’est arrivé : les jeunes journalistes sont souvent « pitchés » aux réseaux sociaux. Manque de temps oblige, les formations sont limitées, voire inexistantes. Pas étonnant que la modération de certains médias manque de rigueur.

Et quand les patrons ne comprennent pas l’importance de gérer ces espaces de discussion, c’est encore pire, se plaint Pierre, ancien journaliste aux réseaux sociaux dans un journal montréalais. « J’aimerais mieux savoir comment procéder. Je n’ai senti à aucun moment que j’étais encadré. C’était la dernière priorité des patrons. »

La réaction de Gabrielle, dont le premier emploi de « rédactrice web » pour une chaîne populaire consistait finalement, en grande partie, à gérer les commentaires sur les réseaux sociaux, est plus crue. « C’est comme si on te disait “Tiens maintenant, gère un Facebook rempli de mononcles en criss” ».

Roxanne aimerait pouvoir suivre des normes — peut-être imposées par la FPJQ, pourquoi pas ? « Il n’y a pas de lignes directrices, et ce n’est pas le genre de trucs qui sont enseignés dans les programmes de journalisme », avance-t-elle.

Et le plus dur dans tout ça, constatent-ils, c’est le moral, le manque de soutien offert à ceux dont la tâche principale est de contrôler des discours haineux. « Quand tu baignes dans la négativité, ça joue sur ton humeur », écrit Ève.

Gabrielle travaillait aux débuts de #MoiAussi. Au bureau, on lui disait de rire des propos qu’elle devait modérer. Sinon, aucun soutien. « Je me suis mise à faire de l’urticaire. Je braillais le soir en arrivant chez moi, parfois », se souvient-elle. 

 On n’a jamais autant parlé de la santé mentale de nos collègues. Celle des finissants, des « juniors », semble être directement liée à un meilleur encadrement de leurs tâches, connexes ou pas. Il faudrait peut-être agir.

*Noms fictifs. Les journalistes à qui j’ai parlé ont préféré garder l’anonymat.

 

 

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Camille Lopez est journaliste indépendante et recherchiste. En 2017, elle reprend la rubrique de fact-checking du journal Métro et crée le Métroscope. Elle tient maintenant la chronique Venons-en aux faits à L’actualité, où elle analyse et dément les nombreuses dérives qui circulent sur internet. 

 

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

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