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Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

Réflexions sur le journalisme militant

Par Josée Legault

Billet du 31 octobre 2019

En tant que politologue et chroniqueuse politique d’expérience, j’ai eu le privilège de couvrir et d’analyser de nombreuses campagnes électorales municipales, provinciales et fédérales. Sans oublier, il va sans dire, le référendum du 30 octobre 1995 sur la souveraineté du Québec.

Ma profession, je l’ai exercée et l’exerce toujours à l’écrit, mais également dans les médias électroniques. Au zénith du long et grand débat national opposant les options fédéraliste et souverainiste, j’étais également très présente dans les médias écrits et électroniques de langue anglaise, autant au Québec qu’au Canada anglais.

 

S’il est vrai que la chronique politique, en plus de l’analyse, comprend aussi la possibilité et l’immense responsabilité de prendre position sur de grands enjeux, tout est bien entendu question de « degré ».

 

Ainsi, sur le strict plan des idées, on retrouve depuis longtemps dans les médias québécois de langue française une diversité de chroniqueurs de toutes tendances politiques (fédéralistes, souverainistes, autonomistes, etc.). Lesquels ne sont pas partisans pour autant.

 

Or, cette même diversité est depuis longtemps tout à fait absente des médias de langue anglaise. Une absence qui, malgré l’étiolement marqué de ce grand débat national, demeure jusqu’à ce jour.

 

Dans ce débat existentiel, chez nos estimés collègues de langue anglaise, une seule option existe : la défense de l’unité nationale canadienne.

 

Cela s’explique aisément.

 

Au Québec, la majorité francophone est divisée elle-même, sur le sujet, entre différentes options possibles. Les médias de langue française, hormis les éditoriaux, sont le reflet de cette grande diversité de la pensée politique qu’on y retrouve.

 

Dans les populations anglo-québécoises et anglo-canadiennes, c’est tout le contraire. Les partisans de la souveraineté du Québec y sont aussi rares que les environnementalistes à une réunion du Parti populaire du Canada…

 

Dans les médias de langue anglaise, cette défense inconditionnelle de l’unité nationale canadienne s’étend ainsi aux chroniqueurs, mais aussi aux reporters et aux pages éditoriales des grands quotidiens.

 

Cette unanimité est si massive qu’elle verse aussi nécessairement dans la militance politique ouverte. Depuis des décennies, on ne compte plus les textes, chroniques, reportages et éditoriaux qui, en langue anglaise, ont également dépeint l’option souverainiste comme l’incarnation même du repli sur soi, de la xénophobie ou de l’anglophobie.

 

Ce phénomène est tellement répandu depuis tellement longtemps qu’il porte même son propre nom : le Quebec bashing.

 

Cette même militance journalistique s’applique aussi depuis longtemps à tout ce qui touche de près ou de loin la Charte de la langue française (Loi 101) et à ce que les médias anglophones ont appelé sa « language police » - une référence peu subtile à la « répression » de la communauté anglophone qu’ils lui prêtent.

 

Le débat souverainiste-fédéraliste s’effaçant du paysage politique depuis quelques années, un autre sujet émanant du Québec s’est également valu la même forme de journalisme militant dans plusieurs médias de langue anglaise : la laïcité.

 

Que ce soit au moment du débat sur la défunte charte péquiste des valeurs en 2013-2014 ou plus récemment, de la loi 21 du gouvernement caquiste sur la laïcité de l’État, la même militance a refait surface.

 

Difficile en effet de trouver des textes nuancés sur le sujet en langue anglaise qui ne versent pas dans les procès habituels d’intention. À savoir que le sujet même de la laïcité, du moins tel que promu par certains partis politiques au Québec, ne serait qu’une énième démonstration de xénophobie et d’intolérance envers les minorités, cette fois-ci, religieuses.

 

La campagne électorale fédérale qui vient tout juste de se terminer n’a pas fait exception. Hormis le Bloc québécois qui est favorable à la loi 21, les autres chefs de parti – le libéral Justin Trudeau, le conservateur Andrew Scheer et le néo-démocrate Jagmeet Singh -, ont tous été questionnés à de nombreuses reprises sur la loi 21. Tout particulièrement s’ils contesteraient ou non la loi devant les tribunaux une fois au pouvoir.

 

La question, d’une grande actualité, est certes pertinente en soi. Ce qui l’est moins est le jugement hautement négatif porté sur la loi elle-même qui, souvent, l’accompagne en anglais.

 

Au débat des chefs de la CBC, la question posée sur le sujet par une journaliste qualifiant la loi 21 de « discriminatoire », en a d’ailleurs fait sursauter plus d’un dans les médias de langue française.

 

Cet étonnement s’explique lui aussi fort aisément. Alors que dans les médias anglo-canadiens et anglo-québécois, rares sont les analyses nuancées sur la loi 21, elles sont beaucoup moins rares dans les médias de langue française.

 

Ainsi, parmi les chroniqueurs de langue française, il s’en trouve qui, malgré leur opposition clairement exprimée à l’interdiction ciblée de signes religieux pour certains employés de l’État – j’en suis une, soit dit en passant -, ne prêtent pas pour autant au législateur une intention « xénophobe » ou « intolérante ».

 

Comme je l’expliquais au début de ce texte, il est facile de comprendre l’absence de diversité dans les médias de langue anglaise sur le débat souverainiste-fédéraliste. Sur la loi 101 ou la laïcité, par contre, cette absence est plus troublante.

 

Si des plumes québécoises de langue française sont tout à fait capables d’offrir des analyses nuancées même lorsqu’elles s’opposent en tout ou en partie auxdites lois, il y a lieu de s’interroger sérieusement sur la trop grande rareté d’un phénomène similaire dans les médias anglo-canadiens et anglo-québécois.

 

Une telle absence de diversité d’analyse sur des sujets politiques et sociaux aussi majeurs sert fort mal le débat public et, par ricochet, la démocratie canadienne elle-même.

 

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Josée Legault est politologue de formation. Elle est récipiendaire du Prix Reconnaissance 2015 de la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM. Elle est journaliste et chroniqueuse politique au Journal de Montréal où elle signe aussi un blogue d’analyse au http://www.journaldemontreal.com/blogues/josee-legault, et au Journal de Québec . Elle est également auteure, conférencière et proche aidante. On peut la voir et l’entendre régulièrement dans les médias électroniques.

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteure. La FPJQ ne cautionne, ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

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