Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Maudite chicane

Par Josée Legault

Ça fait très, très longtemps que le sujet joue sur ma patience, pourtant grande. Depuis aussi longtemps que je puisse me rappeler, au Québec, le mot « chicane » nous sert de béquille langagière, au point de gommer des phénomènes nettement plus complexes.

Il me semble même que son usage abusif gagne à nouveau du terrain. Et ce, tous partis politiques et médias confondus.

On connaît déjà la propension, ces dernières décennies, à réduire les relations Québec-Canada à de simples « chicanes » constitutionnelles ou fédérales-provinciales.

Le Parti québécois s’est également beaucoup fait traiter de parti « chicanier ». On se « chicane » aussi, paraît-il, entre ministères, entre partis politiques, entre gouvernements, entre chefs et premiers ministres.

De nos jours, on entend aussi beaucoup parler de « chicane » commerciale. Qui avec la Chine. Qui avec les États-Unis. Sur le projet d’un tramway à Québec, on parle de « chicane » entre les villes.

Le cliché suprême et séculaire était bien entendu que les Québécois n’aiment pas la « chicane ». Après tout, comme l’adage populaire le dit : « pas de chicane dans ma cabane ! ».

Mon problème, avec la prolifération de cette expression, est le suivant. À lui seul – et sans que l’on en ait vraiment conscience – le recours excessif au mot « chicane » dans le cadre d’analyses ou de discours politiques a un effet particulièrement pernicieux sur la vie démocratique.

Pourquoi ? Parce qu’il contribue à infantiliser les citoyens, à dépolitiser la Cité et à travestir les phénomènes d’une tout autre nature que sont les « débats », « conflits », « différends », « désaccords », « contestations », « controverses », « objections », « affrontements », « oppositions », « combats », « divergences », etc.

En parler en termes de « chicane » efface le caractère foncièrement politique et complexe des rapports entre ordres de gouvernement, villes, mouvements politiques, pays, et j’en passe.

Au lieu de traduire ces rapports pour ce qu’ils sont, le mot « chicane » renvoie à une atmosphère de cour d’école, où les désaccords, par définition, sont souvent superficiels et infantiles. Ce faisant, il vide les conflits de leur substance objective.

Or François Legault ne se « chicane » pas avec Justin Trudeau. Le premier ministre diffère grandement de vision sur plusieurs dossiers avec son homologue fédéral.

Jadis, au Parti québécois, les gens ne se « chicanaient » pas, ils débattaient.

L’échec de l’Accord du lac Meech n’était pas le fruit d’une « chicane » constitutionnelle, mais d’un conflit majeur opposant la définition du fédéralisme hors Québec à celle du gouvernement québécois.

Et ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres.

Jusqu’à preuve du contraire, comme les mots ont un sens et un poids dans l’arène de la démocratie, un petit moratoire sur le mot « chicane », me semble-t-il, nous ferait le plus grand bien. J’espère tout au moins qu’on ne se « chicanera » pas là-dessus…

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Josée Legault est politologue de formation. Elle a reçu le Prix Reconnaissance 2015 de la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM. Elle est journaliste et chroniqueuse politique au Journal de Montréal et au Journal de Québec, où elle signe aussi un blogue d’analyse à http://www.journaldemontreal.com/blogues/josee-legault. Elle est également auteure, conférencière et proche aidante. On peut la voir et l’entendre régulièrement dans les médias électroniques.
Les propos reproduits ici n’engagent que leur auteure. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

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