Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Évidemment, les propos tenus dans le billet n’engagent que leur auteur.

Une photo d’Elizabeth May avec une tasse réutilisable et une paille en métal

Par Christian Noël

Une image banale, mais symbolique qui démontre que la chef du Parti vert se préoccupe de l’environnement et s’assure de ne pas utiliser du plastique à usage unique. Une image bien en évidence sur le site du parti.

Sauf que l’image est fausse. Elle a été « photoshoppée » par un membre zélé du parti, pour y ajouter ladite paille réutilisable, de même qu’un logo du Parti vert sur la tasse.

Pourquoi ? La porte-parole du Parti vert n’avait aucune explication quand elle a été contactée par Postmedia, qui a dévoilé le subterfuge plus tôt cette semaine. « Tout ce que je sais, c’est que l’image a été photoshoppée pour ajouter une tasse du Parti vert » dans les mains de la chef « sans que Madame May ne soit consultée ».

À l’ère des fausses nouvelles, de la désinformation, pourquoi risquer sa crédibilité pour une simple photo qui n’avait pas vraiment besoin d’être retouchée ? Comme à l’ère de l’Union soviétique et autres régimes totalitaires où on retouchait les images pour faire disparaître des photos officielles les gens qui étaient tombés en disgrâce, on rajoute ici un élément pour « verdir » une chef qui n’en a pas vraiment besoin.

C’est un petit exemple d’un mensonge cousu de fil blanc qui semble illustrer la relation un peu dysfonctionnelle avec la réalité qu’ont les organisations politiques en général, et dans cette campagne électorale en particulier.

Tous les partis en sont coupables. Les conservateurs accusent faussement les libéraux d’avoir un « plan secret » pour  imposer les biens immobiliers des Canadiens. Le NPD répète que le gouvernement libéral a rencontré les lobbyistes des grandes pharmaceutiques à 850 reprises, un chiffre qui s'avère exagéré, après vérifications au registre des lobbyistes. Les libéraux accusent les conservateurs de n’avoir aucun plan pour l’environnement et de prévoir un retour rapide à l’austérité, alors que le plan d’Andrew Scheer repousse le retour à l’équilibre budgétaire de 2 à 5 ans.

Quand les journalistes qui suivent les caravanes des partis entendent pour la énième fois la même fausse déclaration, on a tendance à rouler des yeux intérieurement et à se dire : Bon, encore cette même phrase erronée. Pensent-ils vraiment qu’en la répétant ad nauseam, on finira par les croire ?

À l’ère « post-vérité » et de la vérification des faits, aucun politicien digne de ce nom ne peut vraiment croire que l’énormité ne sera pas détectée, étudiée, et qu'on ne démontrera pas qu'elle est fausse ou exagérée. Mais souvent, cela importe peu. D’abord parce que les faits sont relatifs à la réalité de l’observateur, ensuite parce que ce qui compte, c’est l’émotion générée.

« La post-vérité est une vague géante, un tsunami qui emporte tout, jusqu’aux digues méthodiques du fact-checking et du journalisme rationnel, et les populations écumantes de colère se mettent à croire n’importe quoi et n’importe qui. » Frédéric Lordon, Monde diplomatique, novembre 2016.

Donc, le calcul devient simple : Se faire montrer du doigt par un segment de l’électorat parce qu’on a menti est un risque acceptable si la récompense est d’avoir réussi à convaincre un segment encore plus grand d’adopter son point de vue ou, à tout le moins, d’avoir semé dans l’esprit du public un doute qui mine la crédibilité de l’adversaire plus que la sienne.

Je me souviens, il y a quelques années, un politicien ontarien comparait la situation financière de la province à celle de la Grèce. Une exagération répétée presque tous les jours. À un moment donné, un journaliste s’est exclamé : « Allez-vous arrêter de répandre cette fausseté ? » Le politicien a cessé de faire cette comparaison, pendant une semaine. Puis il l’a ramené dans son répertoire.

Qu’est-ce qu’on peut faire comme journaliste dans ces situations ? Notre travail. Incessamment et sans compromis. Remettre les pendules à l’heure. En espérant que l’ère post-post-vérité se pointera bientôt le bout du nez.

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Christian Noël est correspondant parlementaire pour Radio-Canada à Ottawa. Il fait de la radio avec passion depuis plus de 20 ans, notamment comme correspondant national à Toronto. Il a couvert en direct des événements marquants comme les attentats du 11 septembre 2001, les émeutes du G20 et l’attaque au camion-bélier. Les médias sociaux étaient au centre de sa couverture des ouragans Harvey et Irma en 2017.

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

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