Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

Tout n’est pas une fausse nouvelle 

Par Camille Lopez

Comme bon nombre de journalistes vérificateurs des faits, j’aime de moins en moins l’expression « fausse nouvelle ». Tout comme le climat social et politique, le mandat des fact-checkers a évolué. Le vocabulaire devrait peut-être suivre.

En 2016, le terme « fausse nouvelle » rimait avec « article monté de toute pièce ». On parlait de conspirations loufoques, de pseudoscience, de textes et de sites internet copiant l’interface de médias bien connus.  
 

En 2019, « fausse nouvelle » rime encore avec article trompeur. Mais au fil des années, la définition s’est élargie et l’expression a progressivement pris sous son aile tout ce qui touche à la radicalisation, aux propos haineux, aux bots, aux groupes identitaires, au nationalisme blanc, au terrorisme, aux campagnes de salissage, aux dangers démocratiques et j’en passe. 

 

À force d’élargir sa définition, le terme a perdu son sens, sa gravité. 
 

Régulièrement, des textes produits dans le but de radicaliser de jeunes internautes sont qualifiés de fausses nouvelles par plusieurs médias. Ne trouvez-vous pas qu’on perd ainsi le sens, l’ampleur, du phénomène ? Ne trouvez-vous pas que les auteurs de ces « fausses nouvelles », de ces outils de propagandes, s’en tirent facilement ? 

 

Si on suit cette logique, un mème prétendant que Justin Trudeau est le fils de Fidel Castro appartiendrait à la même catégorie qu’un article appelant les Canadiens à prendre les armes puisque le gouvernement fédéral aurait « cédé la souveraineté du Canada à l’ONU ». 
 

On ne joue pas dans la même ligue, disons.  

 

Même si la fausse nouvelle a évolué, le terme évoque toujours la même image mentale chez le lecteur. On pense à une usine de fausses nouvelles. À un ado russe dans un sous-sol qui produit texte trompeur après texte trompeur. Ou peut-être au président américain et à ses tweets. 

 

L’image d’un tueur de masse radicalisé sur un forum d’extrême droite ne vient pas en tête. 
 

L’image d’une foule massacrant cinq hommes en Inde à la suite de la diffusion de rumeurs sur WhatsApp ne vient pas en tête. 

 

L’image d’un militant présentant une vraie nouvelle en omettant tous les éléments qui ne font pas son affaire (du cherry picking) ne vient pas en tête. 
 

Alors, nommons les choses comme elles le sont : cherry picking, appel à la haine, climatoscepticisme, pseudoscience, radicalisation... Dans le doute, parlons de désinformation : un mot plus lourd de sens, qui englobe tout ce qui a été créé dans le but de flouer. 
 

Même job, tâches différentes 
 

Quand je lui ai parlé du sujet de ce billet, le journaliste et pionnier de la lutte aux fausses nouvelles (ha !) au Québec, Jeff Yates, a décrit comment son mandat s’est élargi au fil des années. Le mot d’ordre : éducation. 
 

« Ça englobe tous les abus sur le web. J’explique les phénomènes de désinformation, je montre comment je vérifie les faits, je montre comment ça fonctionne, comment ça se propage, m’a-t-il précisé. Mon mandat implique maintenant d’exposer les coupables, de montrer du doigt les responsables ». 
 

De mon côté, je passe la majeure partie de mon temps libre dans des espaces de discussion radicaux (ceux qui les fréquentent sont friands de désinformation). Et pour s’y retrouver, pas le choix d’être en mesure de décrypter (et de traduire) le vocabulaire et les codes obscurs de ceux qui les fréquentent. 

 

Sans oublier les journalistes scientifiques qui, en plus d’éplucher les études et les nouvelles recherches, doivent prendre le temps de déboulonner des théories du complot pseudoscientifiques qu’on pensait réglées depuis des lustres. 
 

Au début de ma carrière, mon mandat se résumait à une chronique de vérification de faits humoristique au journal Métro. Ça a changé. J’ai réalisé que l’humour ne se prêtait plus à la vulgarisation d’un phénomène aussi grave et lourd de conséquences que la désinformation. 
 

Un phénomène qui fait des morts, comme vous le savez. 
 

Alors, ne le rabaissons pas à une simple « fausse nouvelle ». 

 

-30- 

 

Camille Lopez est journaliste indépendante et recherchiste. En 2017, elle reprend la rubrique de fact-checking du journal Métro et crée le Métroscope. Elle tient maintenant la chronique Venons-en aux faits à L’actualité, où elle analyse et dément les nombreuses dérives qui circulent sur internet.  

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