Billets

Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

Pour (encore) un peu de capitalisme dans le monde de l’info 

Par Nicolas Langelier  

À première vue, les nouvelles sont bonnes. 

Les uns après les autres, les journaux appartenant au Groupe Capitales Médias semblent en voie d’être cédés à des coopératives de solidarité formées de leurs cadres et travailleurs. 

Les gouvernements sont de plus en plus sérieux dans leur désir de soutenir la presse—et de manifester ce désir par de l’argent sonnant et des crédits d’impôt.

Plusieurs institutions de la société civile—syndicats, fondations philanthropiques, fonds de travailleurs, caisses populaires—semblent elles aussi s’impliquer de plus en plus dans des projets susceptibles de favoriser la production d’information. 

 

Dans toutes les strates de la société québécoise, une prise de conscience collective est en train de se produire quant à l’importance du journalisme et la nécessité de trouver des modèles financiers différents pour continuer à le soutenir, dans le contexte techno-économique particulier du 21e siècle. 

 

Ce sont toutes de belles et bonnes nouvelles, donc. Il nous faut considérer l’information dans une perspective de bien commun, de service essentiel. Et nous avons besoin que tout le monde contribue, parce que tout le monde en bénéficie (à part les bandits et les dictateurs en puissance, peut-être, mais même eux peuvent trouver bénéfique qu’il n’y ait pas de plomb dans leur eau ou de trop grosses dépenses publiques en matière de trottoirs). 

 

Mais, à travers toutes cesdites belles et bonnes nouvelles, il y a une tendance qui m’inquiète un peu, pour la suite des choses : celle de penser que l’information de l’avenir passe absolument par des modèles non commerciaux. Autrement dit : en sommes-nous rendus à croire qu’il n’y a plus d’argent à faire avec l’info et que, hors du non lucratif, il n’y aura pas de salut ? 

 

J’espère que ce n’est pas l’idée qui est en voie de s’implanter dans nos esprits et nos modèles d’affaires. Ce serait non seulement triste, mais un peu dramatique. 

 

Qualifiez-moi d’incorrigible optimiste, mais je pense que de l’argent, il y a en a encore à faire, avec l’information. Sans doute pas des marges de profit de 10 à 15 %, comme celles que l’on a vues au cours de l’âge d’or de 1945-2005. Mais peut-être assez pour survivre et même—verbe improbable, on dirait—prospérer au cours des décennies à venir. On paie pour nos cafés à 4 $ et nos journées au spa à 115 $. On paie même, dorénavant, pour qu’une entreprise livre jusqu’à notre porte, dans une grosse boite isolée, un repas dont les ingrédients ont tous été précoupés et emballés individuellement dans de petits sachets en plastique. On peut donc sans doute, dans ce contexte, payer pour une information qui nous intéresse et améliore notre qualité de vie. 

 

Il va falloir être créatifs avec les sources de revenus, impitoyables avec les dépenses non essentielles, et de maudits bons vendeurs pour convaincre les gens d’acheter notre salade et nos abonnements numériques. Mais je demeure convaincu que des entrepreneurs doués et audacieux pourront faire leur place dans l’écosystème médiatique s’ils se lancent dans l’aventure. 

 

Mais pour que cela se produise, nous devons continuer à croire à cette idée saugrenue : la possibilité de faire de l’argent avec l’information. Il faut soutenir les gens qui partagent ce rêve et éviter que les programmes d’aide gouvernementale soient tous conçus pour les OBNL et les fondations. 

 

Nous avons encore besoin d’entrepreneurs et d’investisseurs privés, de capital de risque, de banquiers coopératifs. Nous avons besoin que de nouvelles générations de fondateurs de startups potentiels décident de se lancer dans l’information, plutôt que de se limiter aux jeux vidéos, aux applications de rencontre en trottinette électrique et aux autres activités qui obsèdent les jeunes, par les temps qui courent. 

 

D’accord, le jour, peut-être pas si lointain, où le système capitaliste entier s’écroulera pour de bon, suite à une révolution populaire ou à la crise climatique, j’accepterai volontiers d’abandonner l’argent et de le remplacer par le troc de coquillages ou la quelconque pratique d’inspiration paléolithique qui prendra sa place. Mais d’ici là, je pense que nous serions tous gagnants de garder une petite place, dans nos têtes et nos modèles d’affaires et nos programmes gouvernementaux, pour ce puissant motivateur du génie humain, depuis la nuit des temps : la possibilité de générer un profit. 

 

 

-30-

 

Journaliste et chroniqueur depuis plus de 20 ans, Nicolas Langelier est le rédacteur en chef de Nouveau Projet, qui a remporté pour une deuxième fois le titre de magazine de l’année aux plus récents Prix du magazine canadien. Il est aussi le fondateur et directeur d’Atelier 10, qui chapeaute Nouveau Projet et d’autres aventures dans le domaine de l’édition. Il est également le rédacteur en chef du Trente. 

 

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

Retour à la liste des nouvelles
 

Inscription à l'infolettre

Restez informé(e) de nos nouvelles et des activités à venir