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Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

Les deux solitudes et l’affaire SNC-Lavalin

Par René Vézina

Il survient régulièrement des épisodes qui nous rappellent la persistance du phénomène des deux solitudes au Canada. Le plus récent concerne l’affaire SNC-Lavalin, ou plutôt le traitement journalistique de cette crise qui ébranle toujours le gouvernement Trudeau. 

Une véritable fracture s’est produite entre les médias québécois et ceux du reste du pays. Non pas au sujet de la responsabilité de l’entreprise, qui ne nie d’ailleurs pas les scandales qui ont entaché sa réputation, mais bien quant à l’à-propos de l’accord de réparation qu’elle souhaiterait obtenir pour ne pas subir l’interdiction de soumissionner pendant 10 ans pour tout projet financé par Ottawa. 

 

Sur le site du ministère de la Justice du Canada, on précise qu’un accord de réparation « constituerait un accord volontaire entre un poursuivant et une organisation accusée d’avoir commis une infraction », pour notamment éviter « des répercussions sur l’économie et sur des tiers innocents, comme les employés ». Le poursuivant, dans ce cas précis, est le gouvernement du Canada. 

 

La procédure existe dans de nombreux pays. Elle vise justement à ce qu’on ne jette pas le bébé avec l’eau du bain : une entreprise coupable d’une faute importante peut négocier un tel accord et payer ce qu’on jugera nécessaire en guise, justement de réparation. 

 

Il ne s’agit pas tant d’une absolution que de la possibilité de pouvoir tourner la page et de continuer à travailler sans être plus lourdement pénalisé par un procès et des sanctions qui menaceraient jusqu’à son existence. 

 

C’est précisément ce que demande la nouvelle direction de SNC-Lavalin, qui a pris ses distances avec l’ancienne et qui a mis en place un nouveau code de gouvernance pour tenter de démontrer sa bonne foi.  

 

Il est vrai que les anciens patrons ne se sont pas couverts de gloire. En quarante ans de carrière, je ne me rappelle pas avoir vu un autre président d’une grande entreprise canadienne sortir de chez lui les menottes aux poings, comme c’est arrivé à Pierre Duhaime. Le 28 novembre 2012, il a été arrêté par l’UPAC en rapport avec une présumée fraude liée au Centre universitaire de santé McGill. L’affaire vient de se conclure, incidemment, quand il a plaidé coupable au début février, évitant ainsi une peine de prison. 

 

Depuis, les nuages s’accumulent sur SNC-Lavalin.  

 

Les derniers concernent des pots-de-vin d’un montant de 48 millions de dollars que l’entreprise aurait notamment versés au fils de l’ex-dictateur Mouammar Kadhafi pour gagner des contrats en Libye, notamment pour la construction d’une prison. 

 

Trois anciens dirigeants de SNC-Lavalin ont d’ailleurs déjà été condamnés pour corruption en rapport avec cette histoire. Mais, aujourd’hui, c’est l’entreprise elle-même qui pourrait se retrouver sur le banc des accusés dans le cadre d’un procès qui pourrait résulter en une condamnation au criminel. Avec ses douloureuses répercussions. 

 

De là le débat autour d’un possible accord de réparation. 

 

On n’aurait sans doute pas parlé d’une crise si les négociations n’avaient pas pris la tournure politique qu’on connaît maintenant et qui les a fait carrément basculer. 

 

Rappel : c’est le Globe and Mail qui a d’abord rapporté les pressions auxquelles aurait été soumise l’ancienne ministre fédérale de la Justice, Jody Wilson-Raybould, pour inciter la directrice des poursuites pénales à conclure ce genre de règlement à l’amiable. Et, à partir de cette révélation, les événements se sont bousculés, menant à la démission de Mme Wilson-Raybould et à celle de sa collègue du Conseil du Trésor, Jane Philpott, puis à leur expulsion du caucus libéral. 

 

Ces rebondissements ont cependant rejeté dans l’ombre le cœur de toute l’affaire : est-ce que SNC-Lavalin peut légitimement prétendre à un accord de réparation ? 

 

Et c’est ici qu’intervient la fracture. 

 

Personne, au Québec ou ailleurs, ne conteste la gravité des faits reprochés à SNC-Lavalin, ou, à tout le moins, à son ancienne direction.  

 

Mais le ton diffère lorsqu’il est question des conséquences potentielles pour l’entreprise, son siège social montréalais et ses milliers d’employés, qui sont deux fois plus nombreux dans les autres provinces canadiennes qu’au Québec, soit dit en passant.  

 

Tant par ses articles que par ses chroniques, le Globe and Mail n’a jamais lâché le morceau, mettant l’accent sur les interventions répétées du bureau du premier ministre auprès de la ministre de la Justice et remettant en question leur légitimité, le sort de SNC-Lavalin étant ainsi relégué au second rang derrière les enjeux politiques. 

 

Au Québec, c’est exactement le contraire. De façon générale, les médias se sont inquiétés de l’avenir de l’entreprise et de son siège social, sans minimiser l’ampleur des infractions qui lui sont reprochées. Mais l’empoignade politique, elle, n’a pas eu autant de résonnances. 

 

Par contre, plusieurs commentaires ont été émis concernant la description peu flatteuse des mœurs d’affaires au Québec par des médias canadiens, ce qui rappelle l’incident de la une du McLean’s avec le Bonhomme Carnaval et un titre présentant le Québec comme la province la plus corrompue. 

 

De façon intéressante, même des chroniqueurs du Globe and Mail davantage sensibles à la réalité québécoise ont adopté des positions plus nuancées récemment. Konrad Yakabuski, par exemple, a écrit que traîner SNC-Lavalin devant les tribunaux servirait mal les intérêts du Canada, qui aurait ainsi l’air stupide.  

 

Mais, dans l’ensemble, la fracture demeure, tout comme le ressentiment qu’elle finit par engendrer de part et d’autre.  

 

René Vézina est chroniqueur économique à la radio de Radio-Canada et collabore à la section Économie du Devoir. 

 

Les propos reproduits ici n’engagent que leur auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.   

 

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