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Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

La culture et Radio-Canada : exige-t-on l’impossible ? 

Par André Lavoie  

Lancée à la fin de l’année 2019, quelque peu égarée dans le brouhaha d’un mois de janvier où l’actualité fut foisonnante – et épuisante, merci Donald Trump –, la pétition de Benjamin J. Allard, animateur de l’émission Radio Atelier sur les ondes de CIBL, a suscité quelques débats. Peu nombreux, malheureusement, mais pourtant nécessaires. 

Allard réclame une meilleure couverture des arts visuels à Radio-Canada, épinglant à la fois son obsession pour les vedettes (la présence de Stéphane Rousseau à Tout le monde en parle, le 17 novembre 2019, pour parler de sa première exposition a été « la goutte qui a fait déborder le vase »), et le traitement approximatif, voire inexistant, des nombreux aspects de cette discipline : centre d’artistes, galeries d’art universitaires, créateurs émergents, etc. En date du 28 janvier, 10 000 personnes l’avaient signée, interpellant les cinq grands patrons du réseau français pour que le diffuseur remplisse son rôle, dont celui « d’informer le public ». 

 

D’aussi loin que je me souvienne, et on parle ici du début des années 1980, le dialogue entre les représentants de plusieurs disciplines artistiques et Radio-Canada fut souvent tendu, et laborieux. Ces crises successives ont souvent été générées par les multiples transformations du diffuseur public, dictées par des contraintes budgétaires imposées par des gouvernements parfois en guerre idéologique avec l’institution, et pas seulement celui de Stephen Harper. 

 

Qui se souvient que la société d’État possédait, à l’instar de plusieurs chaînes publiques européennes, un orchestre symphonique ? Que la grille-horaire télévisée de sa chaîne généraliste incluait parfois deux et même trois émissions à caractère culturel sur une base hebdomadaire ? Que le défunt « FM de Radio-Canada », remodelé plusieurs fois (Chaîne culturelle, Espace Musique, Ici Musique), recevait écrivains, philosophes, historiens, bref, des intellectuels de tout acabit pour la plupart inconnus du grand public ? Et que dire de l’arrivée fracassante de Tout le monde en parle en 2004, mettant ainsi au rancart Les Beaux Dimanches ? Les acteurs, danseurs, musiciens et chanteurs populaires d’un certain âge, eux, s’en souviennent.  

 

Derrière leurs doléances légitimes, ce que dénoncent les signataires de cette pétition, c’est la perpétuelle reconfiguration d’une institution pourvue d’un mandat complexe et ambitieux, l’exécutant avec des moyens en apparence énormes (1,2 milliard de financement public en 2019). Or, cet argent est réparti en une multitude de services, de chaînes spécialisées, de stations régionales, d’immobilisations (à Montréal, le passage de la grande tour brune à l’imposant bloc de verre compte son lot de tracas), et de transformations numériques. Au milieu de tout cela, les créateurs de la marge ou des artistes à la carrière prolifique, au talent certain, mais inconnus du grand public ont-ils leur place ? Les signataires n’en sont pas convaincus, et même le Bye Bye 2019 semblait leur donner raison avec ce sketch autocritique intitulé « Tout le monde reçoit tout le monde ». 

 

Les vedettes de catégorie A prennent beaucoup de place, tous en conviennent (ou presque), et lorsque les micros des animateurs se tendent vers eux, le grand public en est paraît-il ravi. Mais l’espace dévolu aux autres, malgré les efforts de la radio et d’Ici ARTV, en est forcément réduit. Sans compter que la dictature du multitâche rend difficile la spécialisation des recherchistes et des journalistes : à quand un « beat » architecture, patrimoine, musique classique, et… arts visuels ? Pas demain la veille, car « faire plus avec moins » est le triste mantra du monde des médias. 

 

Fait à noter, sur la même plateforme accueillant de multiples pétitions en ligne, celle s’opposant à la construction d’un tramway à Québec a recueilli plus de 35 000 signatures. « C’est quoi le rapport ? », me direz-vous. Certains groupes de pression bénéficient de puissants porte-voix pour faire entendre leurs revendications. Les artistes visuels ont le droit d’exiger des comptes de Radio-Canada, mais pour se faire entendre, et faire leur place, ils doivent maintenir la pression, former des alliances, établir un véritable dialogue (celui de l’art contemporain a parfois de ses mystères…), et surtout, éviter de croire que leur salut ne passe que par cette seule institution. D’autres reçoivent des deniers publics, à commencer par Télé-Québec, mais aussi le réseau TVA. Et ce n’est pas parce que Radio-Canada évangélise de moins en moins la mythique madame Tartempion de la rue Panet (déménagée pour cause de gentrification) que le sort en est jeté. 

 

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André Lavoie est critique de cinéma au journal Le Devoir et journaliste indépendant. Il collabore notamment au magazine Sélection du Reader’s Digest et à l’émission Aujourd’hui l’histoire sur Ici Radio-Canada Première, en plus d’être recherchiste pour la télé, animateur et conférencier. De 2014 à 2019, il fut vice-président de l’Association des journalistes indépendants du Québec. 

 

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.  

 

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