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Depuis janvier 2018, vous retrouvez chaque semaine, à la fin de votre lettre InfoFPJQ, sous la plume de journalistes et chroniqueurs bien connus, un point de vue ou une analyse sur l’actualité médiatique.

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.

C’est quoi ça, « les médias » ?

PAR ANDRÉ LAVOIE

Si certains journalistes ont pu enfin profiter d’un repos bien mérité après six mois d’une année 2020 éreintante pour la Terre entière, l’actualité, l’essentielle comme la futile, n’a pas pris de vacances - malheureusement. Même chose pour les récriminations et les états d’âme à l’égard des « médias », cette supposée armée de l’information avançant en rangs serrés, ou dispersés selon leurs états financiers (!), battant la mesure sur ce que le bon peuple doit savoir, ou sciemment ignorer.

Cette perception unilatérale, qui m’agace depuis longtemps, est revenue me hanter au hasard d’un gazouillis sur Twitter, la plateforme des indignations instantanées. À la mi-août, un utilisateur reprochait aux « médias » de parler davantage de la dernière lubie du président Donald Trump sur les pommeaux de douche que de l’accord sur la normalisation des relations entre Israël et les Émirats arabes unis négocié sous l’égide des États-Unis, et que certains qualifient déjà d’« historique » (devinez qui ?).

Lors d’une simple recherche circonscrite à la presse francophone au Canada (choix délibéré quand on sait la part congrue accordée aux nouvelles internationales) sur le site Eureka, on recense 93 mentions concernant le fameux pommeau, et 764 sur ce dernier développement diplomatique au Moyen-Orient, dont 388 pour la seule journée du 13 août. Au moment où les deux incidents se sont télescopés, et en l’espace 24 heures, le consommateur d’infos que je suis avait entendu parler de ce rapprochement hautement symbolique deux fois plutôt qu’une à Midi-Info sur les ondes de Radio-Canada, dans un long segment consacré au sujet à l’émission d’affaires publiques américaine Democracy Now !, en plus d’un article de l’Agence France-Presse publié dans Le Devoir. Quant aux jérémiades de Donald Trump sur la faible pression de l’eau, obstacle majeur à une chevelure impeccable, j’ai pu compter sur mes amis Facebook pour relayer tous les éléments pertinents autour des récents problèmes capillaires du président américain.

Est-ce que cet accord « a tué la une », et fut traité avec toute l’attention qu’il méritait ? Sans doute pas, et peut-être que le traitement aurait été différent à un autre moment que ce fatidique mois d’août, celui où les salles de rédaction recommencent à peine à tourner à la normale (même si on ne se souvient plus à quoi cette normalité ressemblait), et alors que la COVID-19 accapare encore toutes les énergies, et tous les esprits. C’est d’autant plus vrai que les rédacteurs en chef ont mis la pédale douce en ce qui a trait aux « célébrations » entourant le 30e anniversaire simultané de la crise d’Oka et de l’échec d’un autre accord, celui du lac Meech. Et j’en connais plusieurs rêvant sans gêne et à voix haute à cette époque où se pointait « seulement » une crise économique doublée d’une crise constitutionnelle...

Pour en revenir à nos fameux « médias » face au pommeau et au Moyen-Orient, vous aurez compris que je ne peux souscrire à cette condamnation sans appel et sans nuance, ne cachant pas non plus ma lassitude devant cette passivité. Nous ne sommes plus au temps où le Québec avait le choix entre deux postes de télévision, le 2 et le 10, un journal local et une station de radio soumise à la tyrannie des palmarès musicaux. Pour qui veut s’informer, vite ou longuement, dans sa langue ou toutes les autres qu’il maîtrise, le choix est (encore) vaste, peu coûteux, et concocté par des gens dont c’est le métier - d’où l’intérêt de les soutenir financièrement et de les rétribuer à leur juste valeur.

Si j’ai pu en savoir autant, et en si peu de temps, sur ce rapprochement stratégique qui ne fera rien pour améliorer le sort des Palestiniens, c’est sans doute que je sais instinctivement où m’informer. La curiosité intellectuelle, la pensée critique, et l’action citoyenne, ça passe aussi par la recherche d’une information crédible et vérifiée. Tout cela, « les médias » peuvent vous l’offrir, mais ils ne logent pas tous à la même enseigne, ne disposent pas des mêmes moyens, et croyez-le ou pas, n’optent pas pour la même ligne éditoriale, privilégiant certains sujets, question de position géographique, de lectorat, de tradition journalistique, etc.

Est-ce que cela devrait justifier une pauvreté de plus en plus flagrante des médias québécois à l’égard de l’information internationale ? Il n’a pas fallu attendre les ravages de la COVID-19 dans les salles de rédaction pour le découvrir, mais encore là, c’est une responsabilité partagée. Car elle incombe aussi aux citoyens : tant qu’ils blâmeront la presse dans son ensemble sans s’abonner à aucun titre, que l’absence subite des mots croisés ou de l’horoscope fera figure de tragédie nationale, ou que les clics seront plus nombreux pour les chroniques d’humeur que les enquêtes, les « médias » continueront de faire ce qu’ils peuvent avec les ressources limitées qu’on leur accorde.

 

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André Lavoie est critique de cinéma au journal Le Devoir et journaliste indépendant. Il collabore notamment au magazine Sélection du Reader’s Digest et à l’émission Aujourd’hui l’histoire sur Ici Radio-Canada Première, en plus d’être recherchiste pour la télé, animateur et conférencier. De 2014 à 2019, il fut vice-président de l’Association des journalistes indépendants du Québec. 

 

Les propos reproduits ici n’engagent que l’auteur. La FPJQ ne cautionne ni ne condamne ce qui est écrit dans ces textes d’opinion.  

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