Accueil du Trente
Abonnement Édition courante Édition précédante
Nos projets Comité de rédaction Pour nous joindre

Pierre Sormany

Un sondage révèle que les pigistes travaillent de plus en plus pour de moins en moins de revenus. Cherchez l’erreur…

En 1981, les journalistes «pigistes» sondés par le Regroupement des journalistes du Québec, un sous-ensemble de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), déclaraient un revenu moyen de 21 800$, dont 17 200 $ (79 %) provenaient de travaux de journalisme proprement dit, essentiellement pour la presse écrite (le marché de la radio et de la télévision est alors plutôt fermé à la pige). Pour la majorité d’entre eux (57 %), la pige en journalisme fournit alors l’essentiel de leurs revenus (80 % et plus).
En 1991, un sondage de l’Association des journalistes indépendants du Québec, l’association syndicale héritière du Regroupement, révèle qu’en 10 ans les pigistes ont maintenu leur niveau de revenus, compte tenu de l’inflation : ils gagnent désormais en moyenne 35 700 $, une forte hausse en apparence, mais qui ne fait que combler l’érosion de la valeur du dollar. Notons toutefois que les revenus très confortables d’un petit nombre de pigistes biaisent les résultats : le revenu médian de l’échantillon (sur 90 réponses en tout) se situe en fait à 28000$.
En outre, les travaux de journalisme ne comptent plus que pour 64 % du total, soit 23 000 $ en moyenne (médiane : 18000 $), ce qui est loin de compenser l’inflation. En d’autres mots, pour obtenir un train de vie équivalent, les pigistes doivent donner dans la communication institutionnelle, la rédaction, l’enseignement ou autres «ménages». Seulement 35,6 % des pigistes disent vivre presque exclusivement du journalisme (contre 57%, 10 ans plus tôt).
Autre fait intéressant : le marché de la télévision qui commence à se développer représente la première source de revenus de 22 % des journalistes sondés. Sans cet apport, les revenus de pige se seraient effondrés bien plus.
Enfin, alors que seulement 20 % des pigistes sondés en 1981 disaient accorder plus de 40 heures par semaine au journalisme, la proportion passe à 31,4 % 10 ans plus tard. Ils travaillent donc de plus en plus… pour moins de revenus de journalisme.
Le sondage de 2002
La FPJQ a mené, l’automne dernier, un troisième sondage auprès des pigistes. Cette fois, le constat est clair : c’est la catastrophe. À 33 800 $ en moyenne, leurs revenus bruts ont décru de 5,32 % depuis 11 ans. Si l’on tient compte de l’inflation, cela représente une chute du niveau de vie de l’ordre de 28 %… ce qui ne surprendra guère les premiers intéressés.
De ce total, les revenus provenant de travaux journalistiques comptent pour 26800 $ en moyenne. Cela représente un nouvel effritement de leur valeur en dollars constants (-5 %). Et ils sont maintenant 43% à affirmer y consacrer plus de 40 heures par semaine. C’est deux fois plus qu’en 1981.
Dans l’ensemble, la radio et le Web demeurent des sources de revenus marginales pour les pigistes : 29 % des sondés en ont tiré quelque pécule, mais moins de 5 % y gagnent la moitié de leurs revenus en journalisme. La part de la télévision est modeste elle aussi, puisque seulement 15% des pigistes en profitent. Mais la moitié d’entre eux en tirent plus de 60 % de leurs revenus.En somme, la télé accorde encore peu de contrats, mais la moitié de ceux qu’elle attire finissent par travailler surtout pour elle.
Pour le reste, c’est la presse écrite : 73% des pigistes travaillent à l’occasion pour les quotidiens et les hebdos, qui procurent plus de la moitié des revenus à 30% des journalistes sondés; 77 % écrivent pour les magazines, qui fournissent plus de la moitié des revenus de journalisme à 51 % des pigistes. Ils étaient 63 % en 1991. Si les magazines représentent donc encore le premier débouché des pigistes, leur apport dans les revenus journalistiques totaux décroît d’année en année.
Ce recul s’explique par la stagnation des cachets : 83 $ du feuillet en moyenne, avec une médiane à 72 $ (en fait, 3 pigistes sur 5 travaillent à un taux moyen inférieur à 80 $). Notons que 60 % des pigistes de la presse écrite disent que les tarifs n’ont pas augmenté depuis cinq ans. (Permettez-moi en passant une note personnelle: quand j’ai commencé à la pige à L’actualité, en 1976, je touchais déjà… 60 $ du feuillet!)

La «crise» de la pige
Malgré cet effondrement de la rémunération réelle, les revenus journalistiques représentent de nouveau 79 % du total, et 56% des sondés en tirent l’essentiel de leur gagne-pain. Cela renverse la tendance à la diversification, constatée en 1991. On croyait pourtant que les pigistes devaient, pour survivre, accepter de travailler de plus en plus souvent hors du journalisme.
Ce retour aux proportions d’il y a 20 ans peut s’expliquer, paradoxalement, par la «crise» qui a touché récemment le milieu des pigistes, autour des contrats de cession de droits d’auteur. Cela a pu pousser plusieurs pigistes (dont ceux qui bénéficiaient le plus d’autres contrats) à quitter le milieu et à accepter des emplois dans les communications institutionnelles.
Par ailleurs, la bonne tenue de l’économie a aussi favorisé l’embauche par les médias des journalistes les plus recherchés (les sondages de 1981 et de 1991 ont été faits, au contraire, en pleines crises économiques). Ces changements de carrière, chez les pigistes les plus établis, pourraient expliquer en partie le recul de la rémunération moyenne. (Notons que l’inverse joue aussi : des tarifs trop faibles poussent les journalistes les plus performants à renoncer à la pige).
Cela dit, le rajeunissement du bassin des pigistes ne peut expliquer le recul des revenus sur deux décennies. Au contraire, l’échantillonnage de 1981 avait une expérience moyenne de 6,65 années. En 1991, c’était 8,85 années. En 2002, c’était 10,7 années. Et les pigistes sondés ont en moyenne une formation beaucoup plus poussée maintenant: la moitié ont fait des études en journalisme et 35 % ont plus de 18 ans de scolarité.
Le constat est implacable : des pigistes mieux formés, qui travaillent depuis plus longtemps, qui consacrent plus d’heures au journalisme… mais qui voient leurs revenus s’effriter.

Pierre Sormany est rédacteur en chef des émissions Découverte, L’épicerie et La Semaine verte à la télévision de Radio-Canada.