Petit retour dans un passé récent, au congrès de la FPJQ. Un des ateliers posait la question suivante : sommes-nous des journalistes soldats? Un média peut-il, doit-il critiquer la couverture effectuée par un concurrent en cas d’erreur? Et qu’est-ce qui différencie la critique faite au nom de l’intérêt public de celle qui ne sert que les intérêts de son entreprise?
La question que j’ai envie de poser : est-ce que l’on n’a pas collectivement l’air d’une jolie bande de demeurés quand on se lance de la boue?
À peu près tout le monde dans l’atelier a convenu que la bisbille de bas étage était déplorable, qu’elle desservait les intérêts du journalisme et que la population n’en avait rien à cirer. Malheureusement, le congé des fêtes a donné lieu à un énième épisode dont on aurait pu se passer.
Des scribes du Journal de Montréal en ont accusé d’autres de La Presse de défendre dans leurs pages l’exploitation des sables bitumineux, faisant le jeu de la direction de Power Corporation (propriétaire de Gesca, donc de La Presse), qui y possède des intérêts.
La Presse a répondu sous la plume de son éditorialiste en chef. Le rédacteur en chef du Journal a répliqué. Chaque média a accusé l’autre de salir la réputation de son homologue sans lui donner l’occasion de faire valoir sa version des faits. La marinade surit depuis longtemps.
On pourra trouver que Le Journal a poussé le bouchon un peu loin en prêtant des intentions peu honorables aux journalistes de La Presse. Une attitude surprenante depuis que la haute direction de Quebecor a affirmé que ses médias d’information étaient aussi des véhicules promotionnels réciproques.
Mais c’est d’une importance secondaire.
Le problème, c’est que chaque nouvelle escarmouche discrédite un peu plus le travail des journalistes, sans convaincre personne. Les pro-Gesca se réjouissent à chaque nouvelle occasion de démontrer que tout est pourri au royaume du Mal. Et les pro-Quebecor sont heureux chaque fois qu’ils obtiennent de nouvelles preuves de l’existence d’un grand complot fédéraliste et capitaliste dont la famille Desmarais tire les ficelles par le biais de ses journaux.
Comment se sortir de cette dynamique malsaine, qui dégoûte le public et embrigade les journalistes dans des guéguerres improductives?
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Un de mes amis, dont le père est Français, m’a souvent parlé de cette étonnante posture de son paternel, qui pouvait engueuler un invité comme du poisson pourri – et recevoir la réciproque – autour d’un repas, pour ensuite lui serrer la main avant de le quitter. Pourquoi? Tous deux avaient accepté l’idée qu’ils puissent, en toute bonne foi, entretenir des idées différentes sur un même sujet, et s’étaient accordé le droit de l’exprimer, même virilement.
Le milieu journalistique québécois, qui est un milieu de donneurs de leçons professionnels, est particulièrement allergique à la critique. Cela se manifeste dans la guerre ouverte entre les principaux groupes médiatiques, mais aussi à l’échelle individuelle : que l’on trouve à redire sur le travail d’un collègue, que l’on soulève des questionnements sur une idée exprimée, ou même sur des sujets périphériques comme les conditions de travail, et les procès d’intention arrivent rapidement.
Pourtant, l’essence même de la liberté d’expression et de celle de la presse est de permettre le débat, surtout si celui-ci nous est défavorable. En répondant à coups d’arguments et d’idées, et non d’insultes.
Notre classe médiatique est encore loin de ça. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire.
Un premier pas serait de sortir de cette spirale concurrentielle exacerbée et de faire preuve de bonne foi, par exemple en donnant au concurrent le crédit qui lui revient. Les journalistes de Rue Frontenac l’ont fait de façon remarquable l’automne dernier dans le dossier Labonté-Accurso.
Faire preuve de bonne foi, ce serait d’abord donner le crédit au concurrent.
La FPJQ pourrait ajouter cette obligation à son Guide de déontologie. Cela enverrait un signal important à ses membres, plus particulièrement à certains cadres, à qui il pousse des boutons à la seule idée de voir le nom d’un « ennemi » mentionné dans leurs pages ou en ondes, sauf si c’est pour le présenter sous un jour défavorable.
Ce serait peu, mais ce serait déjà un premier pas. -30-