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Ou comment sauver un métier qui ne vaut plus rien

Patrick Déry

On se tue à le répéter, le métier de journaliste a changé. Comme tout changement industriel, il y a des résistances et des grincements de dents, mais ce n’est pas le fait d’écrire pour le Web plutôt que pour le papier, ou encore celui de monter soi-même son topo sur un portable qui va tuer le journalisme. Le problème, c’est que l’information de qualité ne vaut plus rien.

Les compressions et les mises à pied répétées dans les entreprises de presse le rappellent avec une inquiétante régularité. La dernière victime est la salle de rédaction de La Presse. La vingtaine de journalistes partis au début de l’année ne seront pas remplacés, et l’employeur en veut encore plus pour sauver son journal déficitaire. Un scénario semblable se dessine au Soleil. Les journalistes devront (encore) faire plus avec moins.

Au Journal de Montréal, on est en train de faire une démonstration encore plus horrifiante pour ceux qui misaient sur du contenu étoffé, produit par une salle de rédaction digne de ce nom, pour sauver le journalisme.
Les derniers NadBank montrent que le lectorat s’est maintenu, malgré le lock-out et la diminution du nombre d’articles. Si les revenus publicitaires sont demeurés stables, le « journal nº 1 » pourrait économiser une vingtaine de millions sur une base annuelle en laissant 253 salariés sur le trottoir, dont une centaine de journalistes.

La qualité du journal en a peut-être souffert, mais ça ne semble pas avoir eu d’impact. Des gestionnaires prennent des notes.

Les annonceurs, eux, sautent de joie devant l’aubaine que représente le Web avec ses marchés cibles découpés au clic près. Et les médias – traditionnels ou non – n’en finissent plus de développer des « contenus » pour attirer ces clientèles. Ils découvrent que l’information « sérieuse » n’est pas nécessairement celle qui « vend » le plus. Résultat : l’information de service et l’infodivertissement prolifèrent.

 

« La course aux clics va nous rendre fous »

La guerre des tirages et des cotes d’écoute a déjà causé beaucoup de dégâts en exacerbant la concurrence dans la diffusion ou la publication de la nouvelle qui sera la plus payante.


Ça sera encore pire avec le Web, alors que chacun sait précisément l’intérêt que tel article ou tel reportage suscite. La pression sur les journalistes sera encore plus forte pour sortir des nouvelles qui rapportent. S’ils ne veulent pas, on aura tout simplement recours à des agences qui produiront du prémâché, fabriqué sur commande et sans poser de questions.
Ce qui est tout à fait légitime comme activité économique. Mais la raison d’être du journalisme n’est justement pas de répondre aux impératifs d’un plan d’affaires.

La course aux clics va nous rendre fous.

***


Pendant que les syndicats de journalistes perdent des plumes, la FPJQ,
presque stoïque, perd des membres et rate une occasion en or de prendre sa place.

Outre qu’elle a accusé le contrecoup de la désaffiliation en bloc des syndiqués du Soleil – dont une partie sont revenus à bord à titre individuel –, la FPJQ voit aussi son effectif total se réduire au compte-gouttes depuis deux ans à mesure que des particuliers désertent, par manque d’intérêt ou simplement parce qu’ils quittent la profession. Le phénomène n’a pas encore atteint un niveau critique, mais la tendance est là, et ne se renversera pas toute seule.

Les syndicats et la FPJQ auraient pourtant avantage à combiner leurs forces pour améliorer leur sort respectif, et en même temps celui du journalisme au Québec.

Ce qu’ils peuvent faire? D'abord, se parler. La seule association professionnelle œcuménique au Québec et le principal syndicat de journalistes, la FNC, n’ont à peu près pas de contacts. Peut-être est-ce dû à une méfiance de plusieurs des membres de cette dernière, qui voient d’un œil suspect le fait que plusieurs cadres aient leur carte de presse.
D’autres ont encore sur le cœur l’intervention de la Fédé lorsque, invoquant le droit du public à l’information, elle a émis des doutes lors de l’appel au boycottage des cadres du Journal de Montréal.

Pourtant, la FPJQ a tout de même démontré une certaine sensibilité en délivrant la carte de presse gratuitement aux lock-outés du Journal de Québec, puis à ceux de Montréal.

Est-ce que les journalistes seraient mieux servis avec une Fédération résolument prosyndicale? Non seulement cela aurait probablement peu d’effet sur la résolution des conflits de travail, mais la FPJQ perdrait des membres – les cadres, et probablement bien des pigistes –, et par le fait même son caractère de représentativité du milieu. Un coup d’épée dans l’eau suivi d’un coup de fusil dans le pied.

Par contre, tout le milieu bénéficierait grandement de la mise en commun des forces de la FPJQ et de la FNC sur les dossiers communs à tous les journalistes, cette dernière ayant développé une expertise qui va bien au-delà des conditions de travail.

La FPJQ et la FNC devront aussi se mettre d’accord sur les dossiers prioritaires (on en suggère un, plus bas). Et la Fédé devra être plus proactive.

***

Les syndicats déplorent avec raison que l’indépendance professionnelle de leurs membres est menacée, et ont de plus en plus de difficulté à la faire garantir par les conventions collectives. Il est en effet possible que la syndicalisation des journalistes ait atteint ses limites, du moins comme moyen d’obtenir des garanties professionnelles. De plus, un paquet de journalistes salariés ne sont pas syndiqués. Et une dernière frange est difficilement syndicalisable, notamment les pigistes et les contractuels.

Il serait temps d’envisager sérieusement une reconnaissance formelle – donc légale – du statut de journaliste professionnel, qui le différencierait des autres communicateurs ou producteurs de contenus, et qui reconnaîtrait les protections professionnelles qui vont de pair avec l’engagement à respecter la démarche et la déontologie journalistiques.

 

« L’espace public restera ouvert à tous. Mais ceux qui s’engageront
à respecter les meilleures pratiques auront des garanties
pour exercer leur métier. »

Les syndicats auraient tout avantage à considérer une telle proposition, qui les libérerait d’avoir à négocier pour chaque pouce l’inclusion de clauses déontologiques ou, pire, à devoir faire des compromis sur celles-ci.

Cette reconnaissance professionnelle permettrait aussi aux médias d’information sérieux d’afficher le fait qu’ils emploient des « professionnels », et garantissent donc une information produite selon les plus hauts standards. Un label de qualité, en somme, pour les entreprises de presse qui se consacrent encore à la production d’information journalistique. Une partie de la valeur ajoutée tant recherchée, afin de mieux pouvoir se démarquer.

La FPJQ, qui a déjà fait une telle proposition il y a quelques années, mais sans l’appuyer avec conviction, doit la reprendre, la défendre, rallier le milieu – grosse commande – et porter le ballon chez la ministre. Ça tombe bien, c’est une ancienne journaliste.

L’épouvantail étatique n’a pas à être agité. Le gouvernement n’a jamais dit aux médecins comment tenir leur stéthoscope. Au contraire, le regroupement des différents professionnels en corporations leur a même donné plus de forces lorsqu’ils doivent faire entendre leur voix.
Enfin, il n’est pas question d’un ordre, mais bien d’un titre de journaliste professionnel. L’espace public restera ouvert à tous. Mais ceux qui s’engageront à respecter les meilleures pratiques auront des garanties supplémentaires pour exercer leur métier.

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La solution n’est pas nouvelle, mais le contexte et les difficultés actuels la rendent encore plus pertinente. Il reste malgré tout deux autres conditions pour donner de la valeur à cette reconnaissance et la rendre viable.

D’abord, il faudra clarifier ce qu’est un journaliste professionnel et comment on le devient. C’est tout le problème de la formation, que nous n’aborderons pas ici. Mais, pour faire court : de tous les professionnels, les journalistes sont ceux dont les standards d’accès à la profession sont les moins élevés. Le niveau doit être relevé. À moins que l’on ne réduise le métier de journaliste à une simple technique.

Ensuite, il est difficile de concevoir comment la production d’une information de qualité – une activité coûteuse et peu rentable – pourrait continuer à exister à terme et être accessible à tous en l’absence d’un soutien financier de l’État.

Il n’y a pas de honte à cela. Si de grands médias américains doivent s’amputer des membres simplement pour conserver une chance de survie, imaginez dans un marché cinquante fois plus petit! Ensuite, l’existence même de toute notre industrie culturelle – dont plusieurs magazines et productions télévisuelles – est basée sur le soutien gouvernemental, sous diverses formes.

Pourquoi le journalisme mériterait-il moins?

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Le statut professionnel, la professionnalisation de la formation, le financement public. Tout ça constitue un immense défi. Des difficultés se présenteront. Tout ne sera pas réglé d’un coup.

En même temps, la conjoncture est favorable. Rien de tel qu’une menace commune pour canaliser les forces.

Les journalistes luttent pour leur survie. Parmi eux, des patrons de presse qui ont encore à cœur le rôle des médias d’information, des centaines de syndiqués, de simples salariés, des pigistes.

Pour la communauté journalistique du Québec, souvent habituée à penser en termes de castes ou d’intérêts immédiats, cela nécessitera un changement des mentalités. On n’a plus le choix.

Qu’attendons-nous?

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Patrick Déry est rédacteur en chef adjoint au Trente.


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Vol. 33, no 10, novembre 2009