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Denise Proulx
Pour les uns, c'est la meilleure des vies. Pour d'autres, c'est la petite misère à la semaine. Habiter en région tout en vivant de son métier de journaliste indépendant demande une bonne dose de combativité, beaucoup de souplesse, mais surtout de la persévérance.
Avec l’entrée d’Internet dans les salles de rédaction, les régions ont cessé d’être éloignées. Les journalistes qui rêvaient de s’y établir pouvaient conserver leurs relations d’affaires avec des journaux et des magazines montréalais, faire de la recherche pour obtenir une solide collecte d’informations et de documents sans se déplacer à Montréal, Québec ou Sherbrooke. Puis, les gens se sont mis à préférer donner des entrevues au téléphone, parce que c’est nettement plus rapide et plus facile à caser entre deux rendez-vous.
C’est en profitant de ces avantages que Jeanne Morazain, journaliste indépendante depuis 20 ans, a choisi d’abandonner son appartement à Montréal pour s’installer en permanence à sa maison de Sutton, dans les Cantons de l’Est: «Les gens ne doivent pas se rendre compte que tu vis en région. Tu dois être disponible et organiser tes horaires en conséquence de ce choix de vie. Je continue toujours à aller à Montréal lorsque c’est nécessaire, mais mes journées sont terriblement surchargées», souligne-t-elle.
Lorsqu’elle est partie vivre définitivement en région, en 1997, Jeanne avait une clientèle bien établie et elle n’a pas perdu de revenus. C’est plutôt en voulant préserver ses droits de journaliste indépendante que sa vie professionnelle a bifurqué. Ironie du sort, c’est grâce à ses contacts dans son milieu régional qu’elle a tenu le coup financièrement lorsque Médias Transcontinental lui a retiré tous ses contrats, à la suite de son refus de signer une cession de ses droits d’auteur et de sa participation au recours collectif intenté par l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).
«Je suis sortie graduellement du journalisme, car le métier est de moins en moins intéressant. Je fais des analyses économiques et des analyses régionales de système d’innovation pour des entreprises de Montréal. Mes revenus proviennent maintenant à 50% du journalisme et à 50% de collaborations régionales avec des organismes publics et privés.»
Le meilleur des mondes
C’est aussi de la rédaction pour les entreprises qui vient compléter, à l’occasion, les fins de mois du journaliste indépendant Mark Cardwell, installé à Mont-Sainte-Anne depuis
10 ans, collaborateur régulier au journal The Gazette et dans de nombreuses publications anglophones du Canada et des États-Unis : «Je gagne beaucoup plus que la plupart des pigistes canadiens, dont les revenus sont aux alentours de 15000$ par année. Mais il y a des années où je gagne beaucoup moins que la moyenne, surtout quand je consacre plusieurs mois à des projets littéraires qui sont plus ou moins rentables au bout du compte. C’est dans ces moments-là que le fait d'avoir une épouse aide grandement à payer l’hypothèque», raconte-t-il.
Malgré ses hauts et ses bas financiers, Mark Cardwell ne changerait pas de vie pour tout l’or du monde. Il considère que vivre en région lui coûte moins que vivre en ville et que sa vie familiale est moins compliquée que celle de ses amis: «Je suis mon propre patron, je travaille à mon rythme. J’ai un bureau à l’extérieur de la maison, je prends tout le temps qu’il me faut pour conserver de bonnes relations d’affaires et pour élargir mon champ de travail rédactionnel. Je suis libre comme l’air, je n’ai pas de routine, je suis disponible pour mes jeunes enfants. Parfois, ça me manque de ne pas avoir, comme mes amis journalistes, un chalet, un bateau ou une voiture neuve, mais je me dis que ce qui compte, c’est d’avoir un confort», complète-t-il.
Cardwell estime cependant que les journalistes qui possèdent un statut professionnel de meilleure qualité, surtout s’ils vivent dans les grands centres, devraient faire preuve de plus de solidarité envers leurs collègues pigistes: «Je ne fais pas de piges dans les journaux francophones, car le marché du Québec est vraiment très petit. Ça me rend toujours furieux de voir des journalistes permanents qui vendent des histoires à des revues et à des journaux, sans se soucier du fait qu’ils puisent dans la caisse des journalistes pigistes. C’est une question de respect», dit-il.
Pigiste par défaut
Journaliste-photographe de 32 ans, collaborateur régulier pour le journal Le Soleil et animateur d’une émission de sports sur les ondes de la radio CKLD de Thetford Mines, Ian Bussières fait de la pige en région par obligation, bien plus que par choix: «Je changerais mon statut de pigiste n’importe quand pour un poste à temps plein dans un quotidien comme Le Soleil. Malgré tout, comme pigiste, j’ai une meilleure situation financière que celle que j’avais lorsque j’ai quitté Le Courrier Frontenac qui me payait 16000$ après six années de travail à temps plein. Le Soleil me traite avec intelligence, me paie mes déplacements lorsque je sors du territoire de Thetford Mines, me fait travailler dans d’autres publications du groupe Gesca. Mais je ne suis pas du genre pigiste heureux. Courir après mes chèques, me casser la tête à gérer mon argent, c’est autant de temps que je consacre en moins à ma passion du journalisme. J’aime ma région, mais je n’y suis pas attaché au point de refuser un poste à temps plein à Québec», lance-t-il avec conviction.
La région d’abord
C’est tout le contraire pour Lise Bélanger, journaliste indépendante amoureuse de sa région, les Laurentides. Un territoire qu’elle a choisi après avoir bourlingué des années dans le Grand Nord et en Abitibi et durant lesquelles le journalisme était une façon comme une autre de vivre de sa passion du tourisme et de la nature. En 2000, elle est embauchée à temps plein au journal La Vallée de Saint-Sauveur (appartenant à Médias Transcontinental) où elle touche à tout dans la salle de rédaction. En 2001, elle est lauréate du prix du journalisme culturel des Laurentides. Cet honneur ne l’a pas empêchée de quitter son emploi quelques mois plus tard pour revenir à un ancien employeur, Loisirs Laurentides, où ses conditions de vie professionnelle s’avèrent nettement meilleures. Puisque le journalisme l’intéresse toujours, elle poursuit des collaborations avec des hebdos de Médias Transcontinental, pour lesquels elle écrit des portraits de gens d’affaires et fait de la recherche pour des cahiers thématiques. «Ce n’est pas mon gagne-pain principal. Je ne pourrais pas en vivre», s’empresse-t-elle néanmoins d’ajouter. Lise Bélanger est payée 34$ le feuillet de 1360 caractères, espaces comprises, et elle doit assumer tous ses frais de recherche, de déplacement et de repas. «C’est presque du missionnariat. Je n’ai pas tellement de marge de manœuvre pour négocier de meilleures conditions, je ne sens pas d’ouverture à ce sujet. Je le fais parce que j’interviewe des gens sympathiques qui sortent de l’ordinaire», poursuit-elle.
La convention collective des Hebdos Transcontinental, signée au printemps 2004 et d’une durée de cinq ans, prévoit un tarif de 34$ le feuillet pour 1800 caractères, espaces comprises. L’ancienne entente définissait le feuillet à 2200 caractères. Lise Bélanger est donc mieux rémunérée que les autres pigistes des hebdos Transcontinental de Montréal, de Laval et de la Rive-Nord.
«Leur statut professionnel était misérable et le taux de roulement des pigistes était très élevé. Lors de la dernière convention collective, nous avons travaillé à leur obtenir un statut de surnuméraire, car, pour plusieurs, c’étaient de faux pigistes, puisque les hebdos Transcontinental étaient leur seul employeur. Les pigistes de notre groupe ont maintenant un lien d’emploi et une protection syndicale leur permettant d’accumuler une certaine ancienneté et d’obtenir des conditions de travail un peu meilleures», explique Donald Brouillette, journaliste au journal Le Courrier (Sainte-Thérèse) et président du Syndicat des journalistes des hebdos Transcontinental.
La loi du silence
Il existe pire. Deux journalistes pigistes en région ont refusé de dévoiler leurs conditions de travail humiliantes par crainte de représailles de leurs clients. L’un d’entre eux a vu ses revenus fondre comme neige au soleil à la suite de la concentration de la propriété des médias. «Je gagnais ma vie respectablement et, depuis deux ans, on m’offre d’écrire des articles de plus en plus courts. Je dois suivre un événement commercial, faire des photos et on me paie uniquement un bas de vignette. Je n’en peux plus, je vais devoir quitter le métier», s’est exclamé un collègue du Saguenay–Lac-Saint-Jean.
«Les pigistes ne peuvent pas parler contre des clients qui le savent et en abusent. C’est un système qui encourage la rédaction rapide, le fast food en information comme pourrait le faire une machine. Les pigistes s’imposent une autocensure pour ne pas subir de pression», complète Donald Brouillette. «Nous, leurs collègues syndiqués, on peut résister aux crises de vedette de personnalités locales, mais le pigiste qui bosse dans un hebdo régional n’a pas ce pouvoir. Le suivi de son article lui échappe complètement. C’est vraiment dommage que ceux qui sont dans les pires conditions de travail ne puissent pas en parler.»
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Denise Proulx est journaliste indépendante et vit dans la région des Laurentides depuis 20 ans.
En collaboration avec l’AJIQ.























