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Jean-Hugues Roy
Journaliste à TQS le jour, Russell Ducasse a réalisé un documentaire la nuit: Cul-de-sac, sur le hip-hop au Québec. En fait, il a aussi fait la caméra, le son et le montage de son film de deux heures. Tout seul d’un bout à l’autre. Une tâche qui aurait été impossible il y a seulement cinq ans, mais rendue accessible grâce à la technologie que le journaliste de 36 ans a appris à maîtriser.
* * *
Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir documentariste?
Russell Ducasse: C’est Michael Moore. Quand j’ai vu Bowling for Columbine, je me suis dit: «Je veux faire un documentaire.»
Qu’est-ce qui t’a touché dans ce que Moore fait?
R.D.: C’était sa façon de mettre de raconter son histoire. C’est sûr que Moore fait des stunts. On l’a vu dans son dernier, Fahrenheit 911, son côté stunt est très présent.
Son côté Infoman?
R.D.: Oui, ça, c’est ce qui me plaît moins. Mais si on n’en tient pas compte, il y a un message de fond dans ses documentaires. Ça m’a vraiment réveillé.
Moore t’a montré que c’était possible?
R.D.: Moore ne travaille pas seul, mais il donne cette impression-là. Je me suis donc demandé si je pouvais travailler seul moi-même, d’autant plus que j’ai déjà fait du montage…
Ah oui, à quelle occasion?
R.D.: J’ai commencé à la télévision communautaire, où on fait souvent notre propre montage et notre propre caméra. Et lorsque j’ai ensuite été engagé à TVA, à Rimouski, les journalistes montaient leurs propres topos, donc, j’avais déjà cette expérience.
Le problème, quand on fait un documentaire et qu’on est seul, c’est la crédibilité qui est difficile à obtenir. On arrive, on est un homme- orchestre; j’ai mon trépied, mon stock à micro, mon éclairage, donc les gens se demandent: «Est-ce que c’est sérieux?»
Est-ce qu’ils se demandent aussi: «À qui je parle?
À la caméra ou au gars qui la tient?»
R.D.: Quand je voulais un traitement comme on voit dans un reportage, je mettais la caméra sur un trépied, le micro sur un autre trépied, et donc pas besoin de caméraman ni de perchiste. Je me mettais à côté de tout et dans l’axe où je voulais que les gens me regardent.
Mais dans d’autres cas où je voulais que ça bouge, je disais aux gens de faire comme si je n’existais pas, comme s’ils étaient dans leur quotidien. Je leur donnais une consigne: «Je vais te poser des questions, mais ne regarde pas la lentille.» Et ça marchait.
Mais toi, avais-tu l’œil dans le viseur ou sur ton sujet?
R.D.: J’ai un œil dans le viseur, l’autre sur mon sujet. C’est de garder les deux yeux ouverts lorsque je fais la caméra. C’est un peu comme ça qu’on devrait toujours faire de la caméra.
Mais n’est-ce pas difficile de se concentrer à la fois sur la technique, pour s’assurer qu’on a une bonne image, tout en se concentrant sur ce que nous dit notre sujet?
R.D.: Pour moi, non, parce que, même lorsque je fais un reportage à TQS, je suis toujours très soucieux des images que tourne mon caméraman. Tu sais, c’est de la télé qu’on fait, c’est un média visuel, donc il faut toujours être conscient de la façon dont ça va être tourné. Lorsque je prends des séquences, j’ai déjà le plan de montage en tête: lui, c’est comme ça que je fais son entrevue, parce qu’elle va s’enchaîner avec telle autre entrevue tournée de telle autre façon.
As-tu songé confier le tournage de ton documentaire à un caméraman?
R.D.:J’y ai pensé, mais c’est une question de coûts. Le prochain que je vais faire, je vais le faire de la même façon. Tourner et poser des questions, ça ne fonctionne pas tout le temps, mais j’ai trouvé la façon, je pense.
Y a-t-il des moments où ça t’apparaît impossible?
R.D.: J’ai regardé À hauteur d’homme et je me suis demandé: «Est-ce que j’aurais été capable de faire ce documentaire-là tout seul?» Juste sur le plan logistique, c’est évident que non! La soirée électorale, par exemple, exigeait plusieurs caméras.
Tu es donc limité en travaillant seul.
R.D.: Oui. Je suis limité, mais il s’agit d’être créatif ou de faire plus simple. Ça m’a peut-être nui. Il y a peut-être des passages qui auraient été meilleurs avec une équipe technique. Mais il y a probablement d’autres moments qui sont meilleurs du fait que j’ai été seul, que j’ai été obligé de me débrouiller et de trouver une façon de faire. Je pense qu’on est plus proche de nos sujets quand on est seul; les gens nous oublient plus facilement.
Quand je fais des petits dossiers, à TQS, je sors avec un soundman et je trouve ça intrusif. Les gens ont de la difficulté à oublier qu’il y a quelqu’un qui tend une perche à côté, quelqu’un d’autre qui tient la caméra, de l’éclairage. Oui, il y en a qui sont capables d’oublier tout ça, mais, dans un documentaire, lorsqu’on veut se rapprocher de la réalité, que les gens aient davantage l’air d’être dans leur quotidien, c’est plus facile lorsqu’on est seul.
À TQS, comment les caméramans te perçoivent-ils?
R.D.: On jase de choses techniques ensemble, ce que je présume que la plupart des journalistes ne font pas. Et lorsque je leur demande, parfois, s’ils ont fait leur white [balance des blancs], quand on change de lieu, de ma part, ça passe, j’ai l’impression qu’ils ne prennent pas ça comme une réprimande.
Et puis, beaucoup de ces caméramans tentent de s’équiper pour faire des projets personnels et me demandent conseil!
Du moment où tu as commencé ton tournage jusqu’au moment où tu as terminé ton montage, combien de temps ton documentaire t’as pris?
R.D.: J’ai commencé le tournage à la fin février, début mars 2003; ça m’a pris sept mois, de la première séquence tournée au montage final. Et j’ai fini le tournage au mois d’août.
Comme je suivais chacun de leur côté 10 groupes de hip-hop, il y avait des groupes que je pouvais tourner et monter tout de suite. C’est mon expérience de reportage qui m’a rendu la tâche un peu plus facile. Ce sont des vignettes, de quatre à dix ou onze minutes, et chacune est un petit reportage en soi.
Au départ, je voulais faire 40 minutes, donc une heure télé. Mais pour montrer tous les aspects du hip-hop, plusieurs groupes de plusieurs régions, c’était impossible. J’ai donc fait 88 minutes!
Pourquoi ce sujet-là, pourquoi le hip-hop?
R.D.: J’ai pensé à une rencontre que j’avais faite à l’été 2002. Un type qui chapeautait le Festival hip-hop 4 Ever m’avait donné sa carte de visite en me disant: «Eh, si jamais TQS veut faire un reportage, appelle-moi!» J’ai vu que son festival commençait en mars, ce qui me donnait le temps de me préparer.
Et on parlait de hip-hop dans l’enquête sur le réseau de prostitution juvénile, à Québec. C’était donc dans l’air en janvier 2003.
Et puis, je suis un amateur, mais de vieux hip-hop. Dans ma jeunesse, j’en écoutais beaucoup. Je suis allé au high school aux États-Unis, à Lake Geneva au Wisconsin.
À cette époque-là, le hip-hop en était à ses débuts.
Plus tard, quand j’étudiais à l’Université York, à Toronto, j’avais un magasin de vêtements rue Yonge. On était trois partenaires, et c’étaient des vêtements pas nécessairement hip-hop, mais qui pouvaient s’inscrire dans la culture hip-hop. Je faisais même les vêtements du rappeur canadien le plus populaire à l’époque Maestro Fresh West. J’étais son designer officiel. Soit dit en passant, son producteur était Farley Flex qui est aujourd’hui devenu l’un des juges de Canadian Idol!
Tu avais donc un côté entrepreneur. Voudrais-tu un jour gagner ta vie avec le documentaire?
R.D.: J’y ai pensé… mais je crois que c’est impossible [rires!].
Il faut avoir accès à des subventions incroyables. Et là, on a la tentation d’engager une équipe et ça n’a plus la même saveur, on ne travaille plus seul.
Il n’y a pas beaucoup de documentaires qui sont rentables. Il faut s’appeler Michael Moore. Ou trouver une recette, comme SuperSize Me ou The Corporation. Il faut trouver le bon sujet au bon moment, que ce soit dans l’air. L’auteur de SuperSize Me, par exemple, a trouvé la bonne façon de traiter son sujet, il a trouvé le stunt, mais ce n’est pas évident. Je pense que travailler seul est l’unique façon de nos jours. Tout le monde peut s’acheter une caméra. On a démocratisé le documentaire.
Il y a un engouement pour le documentaire, actuellement. Ça va rester?
R.D.: Je ne pense pas que ce soit une mode. Il y a de plus en plus de chaînes, d’information disponible sur Internet, à la télévision, les gens veulent savoir de plus en plus. J’ai l’impression que tout le monde veut avoir plus d’information plus vite, donc il va toujours y avoir un besoin pour ça, pour connaître des phénomènes plus en profondeur. Les gens lisent de moins en moins, aussi, alors ils cherchent à avoir une autre façon d’accéder à l’information.
Et des gens qui vont se donner corps et âme pour faire du documentaire…
R.D.: Et des gens qui vont se donner corps et âme pour faire du documentaire…
C’est pour ça que je ne lâcherai jamais ma day job!
Mon but n’était pas de gagner de l’argent, mais de faire quelque chose que j’aime. Je pense que, secrètement, tout journaliste télé a le goût de faire un documentaire.
Quand tu dois faire des topos d’une minute et demie, deux minutes, tous les jours, écoute, quelquefois tu as envie d’approfondir.
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Propos recueillis par Jean-Hugues Roy, journaliste à l’information télévision de Radio-Canada.























