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Avec RueFrontenac.com, les lockoutés du Journal disposent non seulement d’un moyen de pression, ils en profitent pour vivre une expérience journalistique nouvelle.

Par Florent Daudens


Photo: Annik MH de Carufel


Dans les locaux de RueFrontenac.com, à quelques pas du lieu de travail habituel des journalistes du Journal de Montréal, les pantalons de neige et les bottes d’hiver sont de mise. Et pour cause. Entre deux articles, les journalistes prennent leurs pancartes pour se rendre sur les piquets de grève, devant l’édifice de la rue Frontenac. Sur les 24 heures de travail hebdomadaires qu’ils doivent assurer, les syndiqués en lock-out depuis le 24 janvier dernier en accomplissent de 8 à 12 en piquetage et en activités syndicales.

C’est d’ailleurs sur le trottoir que Denis Tremblay nous donne rendez-vous. Vieux routier de l’information — 42 ans de carrière —, il devait prendre sa retraite au début de l’année. Il a choisi de rester pour le conflit. «Il y a un peu d’action», se contente-t-il de dire avec flegme lorsqu’on lui souligne le fait. Aurait-il rêvé d’une fin de carrière plus heureuse? «Bof. Ce n’est pas tant pour moi que c’est triste, car ça ne changera rien. Mais pour les jeunes, c’est autre chose. Ils ont des familles et ils commencent dans le métier.»

Quelques jours plus tôt, lors du premier passage du Trente, le mercure indiquait 10 °C au-dessous de zéro et le vent faisait claquer les drapeaux de la CSN tout en giflant les visages des lockoutés du Journal. Mieux valait être emmitouflé. Ou aller faire un tour du côté des locaux.

Avec les moyens du bord
Minimaliste. C’est l’épithète qui sied à la salle de rédaction de RueFrontenac.com. Un mélange d’ordinateurs portables personnels et d’autres donnés par leurs confrères du Journal de Québec. Deux télévisions, quelques téléphones, des câbles qui pendent au mur et une chaufferette, voilà pour l’équipement. Sans oublier l’étagère où reposent les exemplaires du Journal de Montréal, dont les cadres assurent la publication pendant le conflit de travail.

Au fond de la salle qui rappelle le local d’un journal étudiant trônent deux îlots pour les chefs de pupitre et les réviseurs. À droite, deux autres où planchent les journalistes et un dernier îlot, à gauche, est réservé à ceux attitrés à la vigie de l’actualité. Les photographes disposent d’une salle attenante et l’adjointe à la rédaction, d’une table. Les syndiqués disent publier une trentaine d’articles par jour.

Cette frugalité matérielle a d’ailleurs penché dans la balance lorsque les syndiqués se sont interrogés sur le moyen de pression à mettre en place. Pas de MédiaMatinMontréal comme leurs confrères du Journal de Québec, donc, d’autant plus que la métropole en possède déjà deux, dont 24 heures, propriété de Quebecor, note Denis Tremblay. Il ajoute que «le Web libère des moyens, parce qu’il s’agit d’un support moins cher. Nous n’avons pas de frais de distribution ni d’imprimerie».

Le site a été mis sur pied en trois semaines, pendant les fêtes, par le frère de Jean-François Codère, journaliste spécialisé en nouvelles technologies au quotidien, et quelques acolytes. «Ç’a plutôt bien été», admet ce dernier avec un sourire qui ne cache pas une certaine fierté. Certes, les débuts ont été un peu anarchiques. Plusieurs journalistes n’avaient plus de téléphones cellulaires ou d’ordinateurs, et il y avait les horaires à refaire, tout comme les procédures de fonctionnement, sans oublier l’apprentissage des outils nécessaires à la mise en ligne d’articles. Mais tout est allé rondement, selon Jean-François Codère.

La plateforme de publication (qui s’appuie sur Joomla, pour les geeks qui se poseraient la question) devait être conçue de la façon la plus simple possible, afin que tous soient en mesure de s’en servir. Pari tenu, selon le maître d’œuvre: «Pour certains, envoyer du texte par courriel était déjà compliqué. Mais tout le monde est content. Les plus jeunes aident les plus vieux et, dans chaque département, nous avons des personnes à l’aise pour donner de la formation à tous.»

Du plomb au Web


Photo: Jacques Nadeau


D’ailleurs, exit le cliché de la vieille garde qui peine à suivre la jeune génération, selon Denis Tremblay, dont l’enthousiasme se fait sentir dès qu’il aborde la question du site. «J’ai vécu les journaux faits au plomb avec des typographes, ceux avec l’offset, puis le numérique. Grâce au conflit, je termine avec le Web», commente-t-il. Et d’enchaîner: «C’est agréable et beaucoup plus souple que le papier. Nous avons moins de contraintes, notamment en matière de longueur de texte, et nous pouvons améliorer les articles au fur et à mesure de la journée.»

Faire contre mauvaise fortune bon cœur, en somme. Il ajoute que cette expérience, bien que dans le cadre d’un lock-out, amène un vent de liberté. «En tant que chef de pupitre [aux nouvelles générales], je vois que le ton de nos textes est plus serein, moins agressif et moins pisse-vinaigre», estime-t-il. Magie du Web? Pas tout à fait: «Nous n’avons pas à faire face à un dirigisme de mauvais aloi.»

«Je vois que le ton de nos textes est plus serein, moins agressif et moins pisse-vinaigre.» — Denis Tremblay, chef de pupitre


Un enthousiasme partagé par Jean-François Codère: «C’est le fun à l’os. J’ai pas mal plus de plaisir ici qu’au Journal, d’autant plus que l’atmosphère était lourde dans les deux mois précédant le lock-out.»

Et cela permet à de jeunes talents de se révéler, croit Denis Tremblay. «Ils sont meilleurs que nous il y a 40 ans, car mieux formés. Et ils expriment leur potentiel plus rapidement sur RueFrontenac, commente-t-il. Je suis impressionné, ils arrivent à produire de l’information de qualité avec un équipement minimal.»

Mais il insiste: Web ou pas, une information de qualité nécessite des journalistes, des photographes et les autres emplois qui s’y rattachent. «Fondamentalement, ça reste le même métier. Les citoyens avec leur cellulaire, c’est un peu comme les appels que l’on reçoit dans une salle de rédaction. Il faut vérifier, avec une rigueur journalistique.»

Innover, mais pas à n’importe quel prix
Ce nouveau modèle, les employés du Journal de Montréal pourraient avoir le temps de l’éprouver, puisque tous envisagent un long conflit de travail — même s’ils souhaitent un dénouement rapide. «Nous montrons à l’employeur que nous n’éprouvons pas de résistance à la création d’un site Internet, affirme Denis Tremblay. Mais pas à n’importe quel prix.»

Même son de cloche du côté de Jean-François Codère: «J’aimerais que ce que nous faisons ici, ce soit ce que nous ferons quand nous retournerons au travail. Je pense qu’il y a moyen de faire quelque chose de bien. D’ailleurs, il y a deux ans, il y avait un bon esprit de développement. Ça peut revenir», croit-il. Le journaliste déplore toutefois que ce soit le syndicat «qui montre que ça peut marcher».

«J’aimerais que ce que nous faisons ici, ce soit ce que nous ferons quand nous retournerons au travail.» — Jean-François Codère, journaliste aux nouvelles technologies


Et ils affirment avoir plusieurs projets en tête: «Ce ne sont pas les idées qui manquent. Nous voulons développer le côté visuel et la vidéo, mais les moyens nécessaires sont lourds. Nous avons le désir de le faire, mais avec des moyens économiques», souligne Denis Tremblay. Son collègue évoque pour sa part l’intégration de données statistiques, notamment pour les sports, des éléments multimédias, ainsi que des projets spéciaux.

Mais alors, RueFrontenac.com pourrait-il devenir un projet continu, au point qu’il ne serait plus question de retourner travailler au Journal? «On traversera le pont quand on sera rendu à la rivière. Mais restons réalistes: nous avons une grosse masse salariale, et il faudrait penser à la rentabilité», répond Jean-François Codère après un moment d’hésitation.

Pour Denis Tremblay, ce nouveau média reste un moyen de pression. «L’essentiel, c’est que tout le monde continue de faire son métier. Un peu comme les athlètes qui ne doivent pas arrêter de s’entraîner.»

Reste à voir dans quelles conditions se fera le retour. «C’est sûr que nous ne nous imaginons pas rentrer comme avant. C’est mon premier lock-out, mais d’autres se souviennent encore de ces expériences des années plus tard», lâche Jean-François Codère, la mine assombrie.

En attendant, les blagues alternent avec les inquiétudes liées au fait de recevoir un salaire moindre dans la salle de rédaction. Mais le moral des troupes est «au beau fixe», soutient Denis Tremblay, alors que la grisaille de la fin d’hiver enveloppe la ville.



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Florent Daudens est journaliste à Radio-Canada.ca.