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Depuis le conflit au petit frère de Québec, les travailleurs du Journal de Montréal le voyaient venir. Les patrons aussi.

Par Hugo Joncas

 


Photo: Jacques Nadeau


Qui a dit qu’une publication a besoin de ses journalistes pour fonctionner? En tout cas, durant leurs dernières semaines de travail avant le lock-out, les reporters du Journal de Montréal avaient l’impression qu’on pouvait très bien se passer d’eux. «À la fin, on était de trop : nos boss ne nous pressaient plus pour accoucher d’idées de sujets, même pour notre gros monstre, le cahier Week-End», dit David Patry, journaliste culturel au vaisseau amiral de Quebecor Media.

Dans une publication reconnue pour presser le citron, le commentaire a de quoi étonner. Mais, selon les syndiqués, les cadres se sont tellement bien préparés que Le Journal pouvait très bien fonctionner sans eux quand la direction a mis ses employés sur le trottoir, le 24 janvier dernier. «À la fin, tout ce qu’on produisait allait dans la réserve de textes», dit Gabrielle Duchaîne, journaliste à la santé.

Le syndicat accuse la direction d’avoir carrément doublé le nombre de cadres dans la salle de rédaction depuis deux ans. En décembre 2007, la dernière vague de promotions a créé une commotion dans la salle. Éric-Yvan Lemay, Stéphane Alarie et Dany Bouchard devenaient cadres à leurs tours. «Ce sont des journalistes prolifiques, plus que des gens avec des qualités de bons boss», dit David Patry. L’infographe Benoît Dussault accédait lui aussi à la direction. «Pour nous, c’était assez difficile de voir des journalistes que tu respectes, dont tu admires le travail, passer de l’autre côté, dit Jessica Nadeau, journaliste au général. Ils avaient choisi leur camp.»

Le plan B
«Pendant les derniers mois, le lien de confiance entre cadres et journalistes s’est brisé», dit Michel Vandewalle, journaliste économique. En novembre dernier, des cadres se sont mis à disparaître pendant des jours. «Des vacances», expliquait la direction. Aujourd’hui, les syndiqués croient plutôt qu’ils préparaient les reportages publiés dans les premiers jours du conflit. Par exemple, le directeur des sports, Denis Poissant, signait début janvier une série d’articles sur le hockey en Russie, avant même le début du lock-out.

En décembre dernier, des textes portant la signature de la fameuse agence QMI font leur apparition. Les articles proviennent des différentes filiales de Quebecor Media: le quotidien gratuit 24 heures, TVA, les hebdomadaires… Dans les jours suivants, les traductions d’articles de la chaîne Sun, qui fait partie du conglomérat, sont plus nombreuses.

Le Journal peut aussi compter sur le travail d’enquête mené par les syndiqués avant le lock-out. «Le premier samedi [après le début du conflit], j’ai vu mon histoire de cellulaires au Japon en une», dit Jean-François Codère, reporter au général. Signée Journal de Montréal. «La vidéo sur Canoë portait ma signature. Une chance, c’était ma voix!»

Il prévoit que Le Journal sortira un gros dossier sur le vol d’automobiles au printemps. «Je n’ai pas eu le choix de leur donner ma recherche: ils m’ont payé pour la faire!», dit Jean-François Codère.

Les cadres du Journal de Montréal renvoient les questions du Trente à la vice-présidente aux affaires publiques de Quebecor Media. «Vous connaissez le métier, vous pouvez joindre Mme [Isabelle] Dessureault, dit Éric-Yvan Lemay, joint par téléphone. Moi, je ne répondrai à aucune question.» Le rédacteur en chef, Dany Doucet, nous a donné la même réponse par courriel.

À la fin de l’année 2008, Le Journal de Montréal a aussi embauché plusieurs nouveaux chroniqueurs. Encore plus de pigistes pour remplir les pages, accuse le syndicat. Simple adaptation à la demande, répond la direction. «Aujourd’hui, pour qu’un journal se distingue, ça prend plus d’enquêtes, de reportages exclusifs, mais aussi plus d’opinion et de chroniqueurs», justifie Isabelle Dessureault. Elle ajoute que la direction avait le devoir de se préparer au conflit. Elle-même a été nommée deux mois et demi avant le déclenchement du lock-out. «Une entreprise comme la nôtre a le droit d’avoir un plan de contingences en cas de conflit, dit-elle. Il aurait pu y avoir une grève, aussi.»

Les syndiqués se doutaient qu’ils se dirigeaient vers un conflit de travail depuis le lock-out au journal frère de la capitale, en 2007 et 2008. «Quand ils nous ont présenté leur cahier des charges, le 22 octobre, on est tombés en bas de notre chaise», dit Raynald Leblanc, président du Syndicat des travailleurs de l’information du Journal de Montréal (STIJM) et photographe à la publication. «C’était en dessous de ce qu’ils offraient avant le conflit au Journal de Québec!»

Le 23 octobre dernier, cinq jours avant le début des négociations, Pierre Karl Péladeau vient faire son tour dans la salle de rédaction. Il veut rencontrer les journalistes. Les syndiqués présents espèrent avoir des détails sur le plan de la direction. Ils s’attendent à être rassurés quant aux risques de lock-out. Ils seront déçus.

Le PDG de Quebecor fait servir un buffet, puis parle de l’accouchement de sa conjointe Julie Snyder, une semaine plus tôt. Les syndiqués savent tout : niveau de dilatation, fréquence des contractions à l’apparition du bébé… «Après, il a fait un discours officiel, dit David Patry. On avait l’impression d’être dans une assemblée d’actionnaires. Il n’a pas glissé un mot sur le lock-out.»

Pierre Karl Péladeau dresse un sombre portrait de l’industrie des journaux. «Il a passé le gros de son discours à dire que ça allait mal, mais il ne nous a jamais dit précisément ce qu’il fallait faire comme changements», dit Jean-François Codère. Quelques jours plus tard, le syndicat dépose ses demandes, et les parties adoptent un calendrier de négociations. L’employeur présente ses exigences à la mi-novembre.

L’écart
Le fossé entre les demandes patronales et ce que les syndiqués sont prêts à accepter est énorme. Mais de l’aveu même des deux parties, l’employeur et les travailleurs pourraient sans doute s’entendre sur plusieurs clauses. Le passage de la semaine de travail de 32 à 37 heures et demie et l’élaboration d’une nouvelle stratégie pour Internet et la convergence, par exemple, sont négociables.

Mais l’employeur exige aussi d’importantes baisses de salaire, la réduction des avantages sociaux et 75 suppressions de postes sur les 250 membres du STIJM. Les petites annonces et le service de la comptabilité, que la direction veut centraliser chez Quebecor Media, écopent douloureusement. Pour le syndicat, qui représente autant les journalistes que ces deux derniers groupes d’employés, c’est inacceptable. Les 12 postes supplémentaires que la direction veut créer dans la salle de rédaction sont loin de suffire à les convaincre.

Le 12 décembre, la Commission des relations de travail (CRT) déclarait Quebecor coupable d’avoir recouru à des briseurs de grève durant le lock-out du Journal de Québec. Puis, le STIJM a organisé une conférence de presse pour réclamer l’intervention d’un conciliateur, demande acceptée la journée même. «Cette semaine-là a fait très mal à l’employeur», dit Raynald Leblanc. Le STIJM estime alors marquer un gros point contre Quebecor, dont la stratégie d’utiliser de la sous-traitance lors d’un conflit vient de prendre du plomb dans l’aile. La décision de la CRT est portée en appel le 8 janvier dernier.

Durant les fêtes, la haute direction tente de faire débloquer les négociations. Raynald Leblanc rencontre Pierre Karl Péladeau le 24 décembre. «On a essayé de voir où nous pouvions avoir un règlement, dit Raynald Leblanc. Je lui ai expliqué qu’on voulait le moins de coupes et de baisses de salaire possible, et qu’on pouvait s’entendre sur la question du site Internet.»

Mais le PDG de Quebecor ne veut pas lui-même s’engager sur les détails. Il veut que le syndicat rencontre de nouveau la direction du Journal. Raynald Leblanc passe les fêtes dans Lanaudière: qu'à cela ne tienne! Le lendemain de Noël, le rédacteur en chef, Dany Doucet, saute dans son petit avion personnel et se rend à Saint-Donat pour le rencontrer. Les discussions sont alors plutôt positives, selon les deux parties.

Une trêve sans issue
Puis, le 6 janvier, une trêve est décrétée. Les deux parties se donnent un mois pour sortir de l’impasse. Mais «ça a fait mal quand on a demandé de voir leurs chiffres sur les salaires et les coupes d’emploi», dit Raynald Leblanc.

«Ça a fait mal quand on a demandé de voir leurs chiffres sur les salaires et les coupes d’emploi» — Raynald Leblanc, président du STIJM


Aux propositions énoncées plus haut, le syndicat fait une contre-offre: pas de baisses de salaire, d’accord pour les 37 heures et demie et quelques abolitions de postes. Il s’engage aussi à laisser la direction faire son site Internet «sans problèmes», dit Raynald Leblanc. Mais la direction reste sur sa position… et les syndiqués aussi.

Une dernière rencontre de conciliation a lieu le 22 janvier. Le STIJM annonce à la direction que les travailleurs refusent l’offre. «Ça a duré deux minutes et quart», dit Raynald Leblanc. Le conciliateur demande aux deux parties de revenir à 14 heures, mais au retour du dîner, la direction ne se présente pas.

«C’était un affront important» pour la direction, insiste Isabelle Dessureault. «La Confédération des syndicats nationaux voulait casser Quebecor là où la Fédération des travailleurs du Québec n’a pas réussi. Il y a beaucoup de ces enjeux-là dans ce conflit.»

«La Confédération des syndicats nationaux voulait casser Quebecor là où la Fédération des travailleurs du Québec n’a pas réussi» — Isabelle Dessureault, vice-présidente aux affaires publiques de Quebecor Media


Le reste de l’histoire est connu: le 24 janvier, Le Journal de Montréal met 253 de ses travailleurs sur le trottoir, dont tous les journalistes syndiqués. Deux jours plus tard, les membres du STIJM répondent par un vote de grève, afin de ne pas être forcés par l’employeur de retourner au travail sans nouvelle convention collective.

Pendant les premiers jours, Le Journal sert de porte-voix à la haute direction. L’éditrice Lyne Robitaille puis Pierre Karl Péladeau expliquent leurs points de vue dans les pages de la publication. Ensuite, les dirigeants exposent leur idéal de la «salle de rédaction de demain» dans une infographie sur deux pages. Ensuite, la publication consacre deux autres pages à la présentation de ses cadres redevenus journalistes.

Les syndiqués répliquent en créant leur propre site Internet d’information, afin de ne pas perdre la main. Car le conflit de travail risque d’être long. C’est le premier que connaît le STIJM, et la cagnotte de survie peut permettre à ses membres de rester sur le trottoir deux ans, à 76 % de leur salaire. Et, au moment de publier ces lignes, les cadres du Journal ne semblaient pas trop s’ennuyer de leurs employés.



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Hugo Joncas est journaliste à l’hebdomadaire économique Les Affaires.

Pour en savoir plus:

La voix des patrons à Lheurejuste.ca
La voix des syndiqués sur Journaldujournal.ca