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Cyberpresse: le secret de son succès
Pour survivre, il faut s’imposer de nouvelles tâches et de nouveaux formats. À La Presse, l’intégration du journal et du Web s’est faite sans heurts… ou presque.
Par Jean-Philippe Cipriani

Photos: Martin Chamberland
Comme tous les matins de la semaine depuis plusieurs mois, un photographe vient chercher le journaliste Hugo Meunier chez lui. Ils partent à la chasse aux faits divers à bord d’un véritable centre d’écoute ambulant, une voiture équipée de tous les scans possible, ainsi que de connexions Internet sans fil.
Hugo Meunier est affecté au «breaking news»: il couvre les événements sur le terrain toute la journée pour alimenter Cyberpresse. Il rédige ses textes sur son ordinateur portable, puis les envoie, de même que les photos. «J’ai un bureau à La Presse, mais il est rare que j’y sois!», confesse-t-il.
Ses articles sont ensuite repris le lendemain dans le journal papier, mais il travaille d’abord pour le portail. «Il n’y a pas eu d’affichage de poste, j’ai voulu faire ma niche sur Cyberpresse parce que je savais qu’on s’en allait par là», relate-t-il, même s’il admet qu’il n’est pas féru de bidules technos.
Il relève toujours de l’affectateur de La Presse, Sébastien Rodrigue, mais, au cours de la journée, c’est avec l’équipe de Cyberpresse qu’il reste en contact. Pour le quotidien de la rue Saint-Jacques, il faut suivre le rythme par rapport aux chaînes d’information continue, qui diffusent par ailleurs maintenant sur Internet. On ne se bat plus seulement contre les quotidiens, mais bien contre tous ceux qui font de la nouvelle en continu.
«Quand des faits divers surviennent la nuit, qu’il y a une tempête de neige le matin ou un incendie dans le quartier Rosemont en après-midi, l’article dans le journal du lendemain devient rapidement périmé, explique Hugo Meunier. L’exposure et l’impact qu’on obtient dans Cyberpresse, y compris pour La Presse, sont plus importants.»
L’info en direct 2.0
En novembre dernier, il arrivait le premier sur les lieux de l’effondrement d’un stationnement souterrain à Montréal. Ses textes ont dominé la liste des articles les plus lus sur le site. Mais, surtout, Cyberpresse a été l’un des premiers à montrer des images, tandis que des réseaux de télévision accouraient après avoir vu la nouvelle sur le portail.
«Je ne suis pas un Marissal ou un Lagacé, je ne suis qu’un simple soldat de l’information. Mais quand on arrive les premiers, les radios nous appellent parfois, on fait des directs, ce qui donne de la visibilité au journal. On voit qu’on a un impact. Même des gens de la télé anglophone nous disent qu’ils surveillent maintenant Cyberpresse.»
Signe que son rôle est devenu indispensable, la direction s’assure constamment qu’un journaliste est affecté au «breaking news», et qu’il est remplacé en cas d’absence.
«On a créé cette dépendance-là, estime Hugo Meunier. Mais on reste en rodage. Le danger serait justement de s’improviser journaliste radio ou télé, ce qu’on n’est pas. Le seul point négatif, pour moi, ce sont les coquilles. Je me fais bombarder de courriels qui soulignent mes fautes. C’est vrai, ça arrive, il n’y a pas de réviseur attitré à Cyberpresse. Mais dans l’urgence, on fait de notre mieux.»
La Presse est le premier quotidien à avoir adopté ce type d’affectation. Chez ses web-concurrents, Radio-Canada.ca n’a pas de journaliste affecté au terrain. De son côté, Canoë est alimenté par les journalistes de 24 heures, qui écrivent leurs textes — plus courts — par l’entremise de BlackBerry.
Syndiquer Cyberpresse

L’idée d’un journaliste sur les deux plateformes découle d’une entente signée en mars dernier qui consacrait l’intégration des salles de La Presse et de Cyberpresse. Accepté à 98 %, l’accord permettait enfin aux journalistes de Cyberpresse d’accéder à l’échelle salariale de leurs collègues de La Presse. Les employés du portail déménageaient du même coup leurs pénates dans la salle de rédaction du quotidien.
«C’est un combat qui datait de 1999, explique le trésorier du Syndicat des travailleurs de l’information à La Presse (STIP), Charles Côté. Au début, l’employeur nous a mis des bâtons dans les roues en créant une salle de rédaction et une entité distincte pour Cyberpresse, ce qui lui permettait de payer des salaires beaucoup plus bas et sans avantages sociaux.»
Au plus fort du déséquilibre, les employés de Cyberpresse gagnaient jusqu’à 40 000 $ de moins par année que leurs collègues de La Presse, avec un horaire de cinq jours plutôt que quatre et une caisse de retraite pratiquement inexistante.
Le syndicat estimait que les employés de Cyberpresse faisaient un travail journalistique, et qu’il avait toute la légitimité pour les représenter. En 2000, l’achat par Gesca des journaux d’Unimédia (Le Soleil, Le Droit, Le Quotidien) lui a donné l’occasion de négocier.
«En situation de nouvelles, lorsqu’on est en concurrence avec d’autres, s’ils [la direction] veulent un texte écrit et une vidéo, ils doivent envoyer deux personnes distinctes.» — Charles Côté
«Gesca voulait faire circuler ses articles entre tous les quotidiens, raconte Charles Côté. Nous avons dit d’accord, pour autant que Cyberpresse soit syndiquée.» L’entente est intervenue, mais hors de la convention collective des journalistes de La Presse. Puis, en 2006, lorsque l’accord ne tient plus, le syndicat ordonne à ses journalistes de ne plus bloguer. Une négociation ardue, commencée en 2007, aboutira à l’entente de mars dernier.
Bien sûr, Charles Côté souligne que l’intégration n’est pas parfaite, surtout que Cyberpresse et La Presse demeurent deux entités distinctes. «En plus, même ceux qui ont huit ans d’ancienneté à Cyberpresse commencent au premier échelon salarial de La Presse, précise-t-il. On n’a pas obtenu non plus le fonds de pension, les assurances et un horaire de travail équivalent, et on s’est engagés à ne pas mettre ça sur la table avant plusieurs années.»
Néanmoins, le compromis a évité un long conflit potentiel. En outre, il balise la reprise des textes sur les autres plateformes — un gain que le syndicat a justement obtenu grâce au fait que Cyberpresse et La Presse soient deux entités distinctes.
«Le quotidien est propriétaire de tous les textes, mais ne peut les céder à un tiers sans le consentement du syndicat», explique-t-il. L’entente permet aux journalistes de garder tous leurs droits sur leurs textes, mais en retour d'une prime symbolique de 64 $ par année, ils acceptent de les revendre à Gesca pour publication sur Cyberpresse.
Les responsables patronaux de la Cyberpresse n’ont pu être joints pour cet article. Le directeur de l’information de La Presse, Éric Trottier, n’était pas disponible et le vice-président à l’information et éditeur adjoint, Philippe Cantin, n’a pas répondu à nos demandes d’entrevues.
Le verdict
L’intégration des plateformes a d’ailleurs fait son chemin dans le travail quotidien. Il n’est pas rare de voir apparaître des articles de Denis Lessard ou de Joël-Denis Bellavance, par exemple, directement sur le portail, textes qui sont repris et souvent augmentés dans la version papier du lendemain.
«Plutôt que de simplement mettre leur article à 16 h ou 17 h dans le serveur pour qu’il soit publié le lendemain, ils font un copier-coller et le dirigent vers Cyberpresse, explique Hugo Meunier. Je pense qu’on n’a pas le choix de s’en aller vers ça dans l’écrit. Si on regarde la mouvance mondiale, les journaux ferment, des pages sont coupées, des pigistes perdent leur job. Le Web devient notre planche de salut.» L’intégration est-elle réussie? «Oui, répond-il. Et les gens de Cyberpresse ne sont plus des collègues obscurs, ce sont des personnes avec des noms et des prénoms.»
«Si on regarde la mouvance mondiale, les journaux ferment, des pages sont coupées, des pigistes perdent leur job, le Web devient notre planche de salut.» — Hugo Meunier
Il faut distinguer le multiplateforme, par exemple reproduire les papiers sur Internet, et le multitâche, soit faire de l’audio ou de la vidéo en plus de l’écrit. Pour La Presse, le multitâche dépend du fait qu’on soit en situation de nouvelle ou pas, précise Charles Côté. «En situation de nouvelles, lorsqu’on est en concurrence avec d’autres, s’ils [la direction] veulent un texte écrit et une vidéo, ils doivent envoyer deux personnes distinctes. Point. En feature, on pourra faire des entrevues audio ou vidéo, de la captation, avec un photographe, puisqu’on contrôle notre environnement dans le temps.»
C’est ainsi que des journalistes de La Presse réalisent maintenant des reportages multimédias sur Cyberpresse: narration audio sur des photos ou des vidéos, éditoriaux vidéo, même un podcast.
«Il reste surtout à parfaire les formations, particulièrement en prise d’images et en montage, remarque toutefois Charles Côté. La direction ne sait pas encore quelle importance elle accordera à la vidéo, donc il est difficile de former adéquatement les journalistes. Dans l’entente, nous avons déjà prévu une échelle salariale et une description de tâches pour d’éventuels monteurs, mais il n’y en a pas encore.»
Selon lui, un syndicat n’a pas intérêt à freiner ou à jouer au réactionnaire devant l’inévitable virage Web. «Bien sûr, il a fallu convaincre certains membres, par exemple d’accepter la vidéo. Chez les photographes, l’attitude variait entre la résignation et l’enthousiasme, mais aucun n’a manifesté d’hostilité. Tout le monde est content que ça fasse partie de nos tâches, parce que, sinon, d’autres le feraient en sous-traitance, ce qui nous enlèverait du travail.»

























