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Internet, en Chine, est encadré par un système tellement complexe qu’il semble insurmontable. Pourtant, beaucoup réussissent à le déjouer. Deuxième de trois textes sur le journalisme à la chinoise.


Par Mariève Paradis


Photo : Mariève Paradis


Depuis l’arrivée d’internet en Chine en 1995, les autorités chinoises imposent un lourd système avec de nombreux points de contrôle. Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) le décrit même comme « un arsenal de technologies qui filtrent et contrôlent l'accès des Chinois à internet ».

Si quelques ordinateurs, jugés stratégiques, ont un accès complètement libre au web, les autres sont coincés derrière la muraille.

Ce Big Brother chinois peut bloquer des sites internet au pays et à l’étranger, filtrer le contenu des pages à partir de mots-clés, contrôler et supprimer le courrier électronique et la navigation sur le web, épier les appels téléphoniques et la messagerie texte, pirater des ordinateurs personnels et envoyer des virus. On estime le total des dépenses liées au système à 800 millions de dollars américains. Un monstre. Et un monstre passablement souple, qui s’adapte assez bien aux besoins du moment.

Lors de la visite du dalaï-lama au Canada, l’automne dernier, le gouvernement chinois a bloqué la grande majorité des sites internet provenant du Canada en guise de protestation. Même dans les ambassades, où les connexions Internet sont protégées, des sites canadiens ont été bloqués.

Contrôle politique, certes, mais stratégie commerciale également. Olivier le Clouërec, journaliste étudiant le mandarin à Pékin, soutient que « la censure en Chine est une question de gros sous. Plusieurs sociétés étrangères aident la Chine dans cette censure en développant des logiciels permettant de garder ce "Great FireWall" ».

Dans son rapport annuel sur la Chine, publié l’automne dernier, Reporters sans frontières (RSF) dénonce plusieurs entreprises américaines qui vendent des technologies et du matériel sophistiqué à la Chine pour qu’elle assouvisse sa soif de contrôle. « Cisco Systems a vendu plusieurs milliers de routeurs, à plus de 16 000 euros pièce, pour constituer l’infrastructure de surveillance du régime. Ce matériel a été paramétré avec l’aide des ingénieurs de Cisco », relate RSF. Ce système permettrait de repérer les mots déclarés subversifs, de savoir qui consulte les sites prohibés ou qui envoie des courriels « dangereux ».

D’ailleurs, lors de mon séjour en Chine, plusieurs collègues journalistes ont tenté de me joindre par courriel. Leur adresse faisant partie d’un serveur appartenant à un média, aucun ne m’est parvenu en trois mois. En général, je pouvais recevoir, sur mon compte Hotmail, le quart de mes courriels provenant du Canada. Les autres se sont perdus dans le cyberespace ou ont été tout simplement effacés par Big Brother. Les manifestations de « l’au-delà » dans mon compte Hotmail se sont d’ailleurs intensifiées au moment où j’ai tenté de contacter Greenpeace Chine, situé à Hong Kong, par courriel.

Sésame : ouvre-toi!

Pour s’informer en Chine, il faut passer par un serveur externe, appelé proxy, qui permet à l’utilisateur de se connecter à un serveur au-delà de la Grande Muraille. Éric Meyer, journaliste depuis 20 ans en Chine, utilise ainsi MyFreedom.com. « C’est le plus rapide des proxys et cela me permet d’exécuter mon travail sans problème ». D’autres aident les internautes chinois à accéder à la Toile librement, comme le laboratoire de recherche Citizenlab, de l’Université de Toronto, et Dynamic Internet Technology, une entreprise américaine fondée par un immigrant chinois.

L’utilisation d’un serveur externe est inévitable pour les journalistes travaillant en Chine. Mais ils ne sont pas les seuls à vouloir s’informer ailleurs que sur des sites autorisés par le gouvernement. Selon un journaliste d’un quotidien de Hong Kong, qui a demandé l’anonymat, « beaucoup de citoyens l’utilisent aussi, spécifiquement ceux qui ont vécu à l’étranger ».

Les textos contre la répression


Au printemps dernier, une manifestation éclate dans une ville de la province du Fujian, dans l’est du pays. Organisée grâce à la messagerie texte (SMS), la manifestation dénonçait l’implantation d’une usine de pétrochimie à moins de sept kilomètres de la ville. L’événement a donné beaucoup d’espoir aux militants d’un accès libre à l’information.

Par contre, Éric Meyer émet des réserves. « Le SMS est très utile. Mais les leaders de la manifestation contre l’usine de pétrochimie sont en prison. Le SMS n’est pas une baguette magique de l’information. » Olivier le Clouërec abonde dans le même sens. « Les SMS sont faciles à censurer. Le gouvernement a déjà montré qu’il peut remonter à la source d’un message pour emprisonner son auteur. »

Le journaliste hongkongais reste pourtant optimiste. « Les SMS, tout comme les autres logiciels de messagerie instantanée (ICQ, MSN, Skype), sont tous des moyens de communication efficaces pour répandre les nouvelles et les enjeux d’actualité sans être censuré. » Il cite également les babillards électroniques et autres forums de discussion qui permettent aux journalistes de savoir ce qui se passe sans avoir à se rendre sur le terrain et prendre le risque de se faire bousiller leur histoire. « Beaucoup trouvent leurs histoires à partir de forums et de blogues, où les gens dénoncent les abus du système. »

Derrière la Grande Muraille de l’info, l’expression « journalisme citoyen » prend un tout autre sens…




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Mariève Paradis est journaliste indépendante.

 

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Vol. 32, no 3, mars 2008