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Rodolphe Morissette laisse en héritage une méthode de travail — grâce aux ouvrages qu'il a publiés — et un beat anobli par ses 22 années d'observations pertinentes. J'ai passé 14 ans à ses côtés et, pour utiliser un cliché, il m'a tout appris. Avec son habituelle gentillesse, il a accepté de me recevoir chez lui en février dernier pour discuter du métier et de tout ce temps passé au palais de justice. Il est toujours un peu étrange, quasi intimidant, de faire une entrevue avec un journaliste qui a été bien plus qu'un collègue, mais un modèle, un maître et surtout un ami.



Par Isabelle Richer


Trente : Comment en es-tu venu au reportage judiciaire ?

Rodophe Morissette : J’étais au Devoir depuis sept ans, où je couvrais surtout la politique. En 1984, le directeur du journal, Jean-Louis Roy, me confie la couverture judiciaire. Il souhaitait quelqu’un à temps plein pour développer ce secteur de l’actualité dont il comprenait l’importance. C’était l’époque des retombées judiciaires des Jeux olympiques de Montréal. Les poursuites civiles pleuvaient, on révélait l’existence de contrats frauduleux accordés à l’un et à l’autre. Au même moment, un procès criminel faisait beaucoup de bruit, celui du directeur de la section des stupéfiants, Henri Marchessault. Un jour, la rédactrice en chef du Devoir, Lise Bissonnette me convoque dans son bureau où elle me fait une scène épouvantable. Elle refusait qu’on couvre les affaires criminelles et le nouveau directeur, lui, estimait que « le civil, c’est plate »! Bref, mes textes n’étaient presque jamais publiés, alors j’ai quitté Le Devoir et me suis retrouvé au Journal de Montréal.

Trente : En 1984, qui couvrait le palais de justice et comment ?

RM : Il n’y avait que les médias écrits et la radio qui affectaient des journalistes à temps plein. La télévision dépêchait des reporters à l’occasion pour couvrir un procès retentissant. La Presse, The Gazette et le Journal de Montréal comptaient chacun deux journalistes tandis que Allo Police et Photo Police en avaient un chacun. Dans les années 80, il y avait beaucoup plus de procès devant jury que maintenant. C’était impossible de tout suivre. Le doyen de la salle de presse, Léopold Lizotte, avait mis au point une « méthode ». Le matin, à notre arrivée, il décidait qui couvrait quoi et, à la fin de la journée, on laissait nos papiers sur la table. On se les échangeait entre nous, de sorte que, bien souvent, le journaliste de La Presse était publié dans le Journal et vice-versa! Mais ce régime n’a pas duré.

Trente : C’est ce qui t’a valu ton surnom de « Rétif » ?

RM : (rires) En effet ! Lizotte (qui aura tenu 40 ans au palais de justice pour La Presse) m’avait baptisé ainsi parce que j’étais récalcitrant devant cette façon de procéder qui me déplaisait. Je voulais couvrir mes histoires, explorer d’autres créneaux. La grande difficulté à l’époque résidait dans la pauvreté des instruments de travail. Consulter des documents aussi courants qu’un acte d’accusation ou un jugement supposait une bataille quotidienne. Même le plumitif (cet ordinateur qui permet d’accéder aux dossiers civils et criminels et que l’on peut aujourd’hui consulter par Internet) était réservé aux avocats et au personnel de la Cour. À partir de 1985, on a livré une lutte de tous les instants afin que des documents publics soient accessibles au public ! Ce n’est qu’en 1991 que le ministre de la Justice, Gil Remillard, nous a enfin pris au sérieux et s’est rendu à nos demandes.

Trente : Pour bien des gens, le reportage judiciaire se résume à assister à des procès pour en rapporter l’essentiel. Mais, au fil des ans, tu as appris à tes lecteurs que c’était bien plus que ça…

RM : Couvrir des procès, c’est certainement une grande part du travail quotidien. Cependant, les reporters judiciaires ont le devoir d’avoir l’œil sur la magistrature, le barreau et les coulisses de la scène judiciaire, comme en politique. Quand Yves Boisvert (pour La Presse) et moi avons fait une série de papiers sur les délais que mettaient les juges à rendre leurs jugements, les choses ont bougé. Quand The Gazette a publié des articles sur les juges de la Cour municipale, encore là, il y a eu du mouvement. Les juges se sont sentis observés et même victimes, mais les juges disposent d’un incroyable pouvoir, et leurs décisions, dans toutes les sphères, ont un impact redoutable sur la vie des gens, l’organisation de la société. Nos journaux ont contribué, plus ou moins, selon la direction du moment, à poser un regard critique sur le troisième pouvoir.

Trente : Comment ta perception du monde judiciaire a-t-elle évolué ?

RM : Au début, l’univers judiciaire était complètement fermé, hermétique. Ni moi ni personne de mon entourage n’y avions jamais eu affaire. J’en avais une perception plutôt abstraite, idéaliste. Je ne connaissais rien au droit et j’acceptais cette affectation notamment pour apprendre. Le réveil a été brutal. J’ai été cité pour outrage au tribunal à une occasion (sans être condamné) et poursuivi plusieurs fois au civil. Les poursuites ont totalisé 16 millions de dollars. Le Journal de Montréal et moi-même n’avons jamais signé une entente à l’amiable, nous n’avons jamais été condamnés et, quand nous l’avons été en première instance, la Cour d’appel nous a donné raison à trois reprises. Par contre, à l’occasion de ces procès dans lesquels j’étais alors acteur et observateur, j’ai constaté à quel point les gens viennent dire n’importe quoi à la barre. Ça m’a traumatisé.

Trente : Est-ce le seul aspect de la justice qui t’a ébranlé ?

RM : Après 22 ans au palais de justice, je ne crois plus aux procès devant jury. Les jurés sont des gens pleins de bonne foi, mais qui n’ont aucune compétence particulière dans les domaines extrêmement pointus qu’on leur fait découvrir à la vitesse grand V. Aujourd’hui, les méthodes d’enquête sont hautement techniques : l’ADN, la biologie judiciaire, la biochimie, et certaines notions de droit sont très complexes.

Des avocats haranguent les jurés, les ensevelissent sous une montagne d’informations jusqu’à les étouffer. Le résultat d’un procès devant jury est bien souvent strictement émotif.

Au civil, les procès devant jury n’existent plus. Ce n’est pas étranger au fait que des questions très spécialisées d’expropriation ou de diffamation, par exemple, ne relèvent pas de personnes dépourvues de formation adéquate.

Trente : Où en est la couverture judiciaire en 2007 ?

RM : Il me semble que l’on recule sur les acquis. Désormais, les mandats de perquisition sont scellés et l’on n’y a accès que tardivement, bien après la fin de l’enquête policière et les arrestations. Dans le domaine civil, les interrogatoires hors cour, c’est-à-dire tout ce qui soutient les allégations d’une partie lors d’une poursuite, sont inaccessibles. La Charte a eu de formidables retombées, mais chaque point gagné à l’arraché fait maintenant l’objet d’une nouvelle bataille pour nous priver d’information, sous prétexte que la diffusion de cette information mettra en péril le procès à venir. Toute l’action des médias est stoppée par le procès, qui est le seul horizon. Pourtant, il n’y en a plus de procès ! C’est LA chose à éviter à tout prix. Cependant, le regard persistant des journalistes judiciaires a eu et continue d’avoir un effet bénéfique. La police a dû modifier ses façons de faire, les avocats se savent observés, la magistrature aussi. Dorénavant, ce travail d’observation reviendra à d’autres que moi.


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Isabelle Richer est journaliste judiciaire à la télévision de Radio-Canada.


EXERGUE

« Les reporters judiciaires ont le devoir d’avoir l’œil sur la magistrature, le barreau et les coulisses de la scène judiciaire. »


Encadré 1 : Le doute déraisonnable

En 22 ans de carrière, Rodolphe Morissette a couvert des centaines, sinon des milliers de procès. Des procès spectaculaires, marquants, bouleversants parfois, certains désolants, d’autres inoubliables. Quand on lui demande de nous parler de ceux qu’il conserve en mémoire, plusieurs se bousculent dans ses souvenirs. Mais celui qui le fait rire à coup sûr quand il le raconte est tombé depuis longtemps dans l’oubli. C’était le procès d’un homme accusé du meurtre d’un curé. La Couronne détenait une preuve irréfutable. L’accusé avait été arrêté le lendemain du crime, au volant de l’auto du curé, ses vêtements tachés du sang de la victime et en possession des sacs contenant l’argent de la quête du dimanche.

Le procureur de la Couronne, Geral Lahaie, fait témoigner une quarantaine de personnes. En défense, l’avocat Robert Sacchitelle, ne pose aucune question à aucun d’entre eux... et il ne fait aucune défense. Tout se jouera au moment des plaidoiries. Me Lahaie résume sa preuve sans faille.

Me Sacchitelle, lui, ne soulève qu’une question devant le jury : comment être vraiment sûr qu’il est coupable ? Les policiers n’ont trouvé aucune empreinte de l’accusé sur les lieux du crime. Acquitté ! Même l’avocat de l’accusé n’en revenait pas, raconte Rodolphe Morissette dans un grand rire !


Encadré 2 : Le vautour déplumé

Une curieuse et très discutable pratique avait cours au palais de justice au milieu des années 80. Les journalistes, occupés chacun à couvrir un procès différent, procédaient à un échange de leurs textes à la fin de la journée, afin de ne rien manquer. Tous les journalistes participaient également à cet échange, mais est arrivé un collègue — plus paresseux que les autres — qui flaira la bonne affaire. Pas besoin de travailler trop fort, il suffisait de passer en fin d’après-midi pour mettre la main sur un texte complet, bien ficelé, prêt pour la publication. Irrités, les collègues décidèrent de lui ôter l’envie de dérober des articles sans jamais contribuer. L’un d’eux inventa de toutes pièces le compte rendu d’un procès qui n’avait jamais eu lieu et laissa innocemment le papier bien en vue. Ce texte fut publié sans qu’une virgule fût changée. L’événement fut sans grande conséquence pour le journal, mais dévastateur pour l’amour-propre du journaliste qui cessa de venir rôder en fin de journée !

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Vol. 31, no 4, avril 2007