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Rodolphe Morissette, qui a pris sa retraite du Journal de Montréal l’automne dernier, a réinventé la chronique judiciaire moderne.


Par Yves Boisvert


Depuis 20 ans, à Montréal, il y avait deux étapes simples à franchir pour devenir chroniqueur judiciaire. D’abord, y être envoyé (souvent de force) par son patron. Ensuite, aller voir Rodolphe Morissette pour se faire initier aux mystères de la justice.

Combien sommes-nous à avoir été formés par lui, de la plus généreuse et compétente manière ? Bien franchement, je ne connais pas beaucoup de journalistes au Québec ayant touché un tant soit peu à la justice qui ne
doivent pas quelque chose à Rodolphe Morissette. Je n’exagère pas en disant que Rodolphe, qui a pris sa retraite l’automne dernier du Journal de Montréal, est le père du reportage judiciaire moderne au Québec.

Non pas qu’il ne se faisait rien de bon avant. Mais Rodolphe Morissette a en quelque sorte défini la chronique judiciaire. Il lui a assigné une fonction propre, il en a défini les termes, précisé les sources et énuméré les objectifs.

Il a fait cela d’abord par l’exemple, dans ses articles. Par la rigueur de sa recherche et de son écriture. En le lisant le matin, j’étais toujours impressionné de voir qu’il avait réussi à dire deux fois plus que moi sur le même sujet en deux fois moins de mots. Impressionné et un peu découragé…

Il faut avoir tenté de résumer des jugements mal fagotés et jargonneux de
53 pages pour apprécier la qualité du travail de précision et de finesse de Rodolphe. Bien des juges ont dû comprendre leur propre jugement en le lisant ! En plus de l’exemple, il a également écrit longtemps dans le Trente, au bénéfice des collègues, sur les périls des diverses ordonnances et sur les règles du métier.

Puis, fait rarissime chez nous, il a écrit rien de moins qu’un traité sur le reportage judiciaire (La Presse et les tribunaux : un mariage de raison, chez Wilson & Lafleur), remis complètement à jour en 2004.

C’est là qu’il a défini formellement la chronique judiciaire et qu’il a tracé le contour de ses grandes règles juridiques et journalistiques.

Autrefois considérée dans les salles de rédaction comme un appendice des faits divers, la chronique judiciaire doit avoir une fonction particulière, plaide-t-il. Il ne s’agit pas seulement de raconter des affaires criminelles croustillantes — encore que l’homme est un fameux conteur. Il s’agit de concevoir le pouvoir judiciaire comme un objet de couverture en soi : comment fonctionne la justice, ses ratés, ses bons coups, sa pertinence. Comment les juges, les avocats, les policiers, les témoins jouent leur rôle dans ce système.

Cet ouvrage demeure une référence et a déjà été cité dans la jurisprudence. Toutes les salles de rédaction devraient en être équipées et pas seulement les journalistes spécialisés.

Brasser la cage

Par plusieurs de ses reportages, il a secoué tant le ministère public que la magistrature, les fonctionnaires ou les avocats.

C’est à lui que l’on doit les premiers articles sur les juges retardataires — certains prenaient deux, trois, cinq, sept ans pour régler une cause. Comme par hasard, une fois les retardataires dûment montrés du doigt en public, tous sont rentrés dans le rang, et les jugements se sont mis à sortir par grandes fournées.

Il ne se gênait pas pour exposer le ridicule d’un argument, l’enflure verbale de certains membres du barreau, la désorganisation de certains tribunaux et, plus que tout, les mille injustices qu’engendre le système. Avec, toujours, ce parti pris pour les plus mal pris et cette allergie à la prétention judiciaire, une maladie contagieuse à certains étages du palais.

Léopold Lizotte, qui fut 40 ans durant chroniqueur judiciaire à La Presse, l’avait surnommé « Rétif », tant ce « nouveau », qui débarquait du Devoir, refusait de fonctionner selon les anciennes règles.

Mais ce rétif-là est aussi un comique, qui a à son actif (intime) plusieurs parodies de juges et d’avocats à faire brailler. Peu de gens savent que Rodolphe est, de son vrai métier, professeur de philosophie (il est docteur en philologie, lit Platon dans le texte et rédige des commentaires pour lui-même). Il a bifurqué après avoir publié un livre hilarant avec son frère sur l’art de divorcer en 1972.

Il a fait le tour de tous les talk-shows, a été repéré par une grande firme de publicité, en est rapidement devenu le numéro un au Québec… avant de tout laisser cinq ans plus tard pour devenir journaliste au Devoir, qu’il a quitté en 1984 pour le Journal de Montréal.

Durant les presque 25 ans où il a été au palais de justice, on lui a lancé des menaces, des demandes d’injonction, plusieurs poursuites pour des sommes astronomiques, une accusation d’outrage au tribunal. Voilà autant d’hommages à sa pugnacité : il s’en est sorti indemne systématiquement.

Il a été pour moi et plusieurs autres un véritable maître. À cet homme rare, la profession doit plusieurs mercis. Permettez que j’écrive le mien : merci, Rodolphe.


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Yves Boisvert est chroniqueur à La Presse.

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Vol. 31, no 4, avril 2007