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Paul Cauchon

La matière est immense, foisonnante, mythique. Mais Pierre Godin aime les défis. Au moment de notre rencontre le deuxième tome de cette grande biographie de René Lévesque, paru trois semaines auparavant, caracolait au sommet des ventes. Les critiques étaient enthousiastes. Bref, Pierre Godin avait la mine réjouie de celui qui remporte son pari, morceau par morceau. «Avec le premier tome (paru à l'automne 1994), j'ai eu des commentaires surtout de l'entourage et de la famille, explique-t-il. Avec celui-ci, j'ai commencé à recevoir plus de commentaires de la classe politique... Claude Morin vient de m'envoyer une épître...»

Évidemment, plus on se rapproche dans le temps, plus le sujet devient brûlant, car plus les acteurs politiques et sociaux autour de Lévesque sont encore actifs. Le premier tome traçait un portrait de Lévesque enfant, adolescent, et s'attardait à son expérience journalistique jusqu'à la fin des années 50. Avec le deuxième tome (plus de 700 pages, soit 250 pages de plus que le premier!), on attaque de front la Révolution tranquille et la montée du mouvement souverainiste : 1960-1976. Le tout se termine à la veille du 15 novembre 1976. Le troisième tome, promis pour l'automne 1998, ce seront les années de pouvoir jusqu'à la mort de Lévesque. Et Pierre Godin s'attend à ce que «ça brasse» du côté des réactions. Plutôt que de revenir sur les événements racontés dans le texte (le rapport expurgé de la commission McDonald, par exemple, ou l'attitude de Lévesque face à un éventuel mouvement souverainiste à Ottawa), nous avons choisi de discuter avec Pierre Godin de son propre travail journalistique à travers cette biographie.
Godin admet sans détour qu'il entend faire une «biographie définitive» de René Lévesque. Mais «définitive 10 ans après sa mort, ajoute-t-il, une lecture aussi détaillée que possible, avec l'époque et le contexte». Car rien n'exclut que dans 20 ans, dans 40 ans, l'éclairage puisse changer. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les entrevues à l'appui de cette recherche avaient été réalisées il y a un certain temps. «Pour éviter que les portes ne se ferment, j'ai fait presque toutes mes entrevues avant la rédaction du premier tome, explique-t-il. C'était particulièrement important de faire une telle biographie dans les années suivant la mort de Lévesque, parce que la mémoire orale est encore là. Déjà il y a des gens qui sont disparus, Doris Lussier, Robert Bourassa, d'autres...»
Godin a dressé la liste de toutes les entrevues potentielles et il a envoyé une lettre à chaque «invité» (dont une longue liste non exhaustive apparaît à la fin des deux tomes actuels), précisant son projet. «Avec les ministres, par exemple, j'envoyais une série de questions couvrant la période et je commençait toujours par la même question : "Quand avez-vous rencontré Lévesque pour la première fois?" "Quelle a été votre réaction?".» Godin a également envoyé copie de la transcription des entrevues à ses interviewés. «Ainsi tu te préserves contre les interprétations divergentes, ça évite les contestations, dit-il. Tu possèdes une preuve matérielle de ce qui a été dit.»
Par la suite, il retourne voir certaines personnes pour approfondir des sujets précis. Évidemment on peut avoir des surprises en cours de route... comme cette personne arrivant à l'entrevue en apportant une enveloppe, «pour votre information», qui révélait que la commission McDonald avait été censurée.
En bon journaliste Pierre Godin avait «allumé vite», comme on dit. Mais presque à regret il explique qu'il lui était difficile de pousser plus loin. «C'est le genre de choses que je mets sur la table, mais mon mandat n'est pas d'aller au bout de ça, dit-il. J'aimerais le faire, mais c'est une question de moyens et de temps. C'est aux autres à poser les questions. Je pourrais faire une enquête sur la commission McDonald, mais il ne faut pas que perdre de vue que je fais d'abord une biographie de René Lévesque.»
Pour le troisième tome, dont il vient de commencer la rédaction, «90 p. cent des entrevues sont terminées», affirme-t-il. Robert Bourassa l'a contacté peu de temps avant de mourir. «Il voulait préciser les interpréations de certains de ses gestes, explique Godin. Par exemple, l'image du chef faiblard qu'il avait laissée pendant la crise d'Octobre, ça le fatiguait. Il me donnait des arguments voulant que ce soit une fausse interprétation de l'Histoire.»
Si Pierre Godin a pu parler à presque tous ceux et celles à qui il voulait parler, y compris des ennemis de Lévesque, il manque encore un témoin majeur à son tableau de chasse : Pierre-Elliott Trudeau qui, dit-il, refuse systématiquement de rencontrer les journalistes. «Je vais encore revenir à la charge», ajoute-t-il, tenace.
La biographie s'appuie donc sur une masse d'entrevues, mais aussi sur une masse de documents écrits. «Tout ce qui est affirmé est appuyé par un texte écrit, une entrevue, un document audiovisuel, quelque chose à montrer», dit-il. Il a consulté les procès-verbaux des exécutifs du PQ. «Les péquistes sont des intellos, ils laissent des traces, explique-t-il en riant. De plus beaucoup de gens ont pris des notes. Par exemple, la fameuse réunion de l'auberge Handfield avant les élections de 76 [alors que le PQ était en train d'éclater], il y a quelqu'un qui a noté les interventions mot à mot. Beaucoup de ministres ont tout noté ce qui se passait par la suite, ajoute-t-il, certains avaient l'impression de vivre un moment historique... Et tu peux bénéficier de ça si tu établis une relation de confiance.»
Les comptes rendus des réunions du Conseil des ministres doivent évidemment être conservés et ont pu être consultés, tout comme des échanges de lettres entre ministres. Dans le troisième tome, Pierre Godin promet d'ailleurs des révélations issues de ces documents, par exemple sur la façon dont la question référendaire de 1980 avait été adoptée. Par contre, Pierre Godin n'a pas eu accès aux documents du Conseil exécutif, sur lesquels pèse un embargo d'au moins 25 ans. Il n'est donc pas exclu que dans un quart de siècle on puisse y faire des découvertes... quoique l'auteur en doute. «Je me suis aperçu que quand les documents officiels sortent après 25 ou 30 ans, sur Pearson par exemple, sur Diefenbaker, sur Jean Lesage plus récemment, on ne trouve pas nécessairement de révélations fracassantes.»
Pierre Godin mentionne plutôt le cas de «personnes qui savent des choses mais qui ne le diront jamais, par exemple sur l'espionnage des années 70».
Après les entrevues et les documents écrits de toutes sortes, la dernière grande source d'information demeure le Fonds René-Lévesque déposé aux Archives nationales du Québec, 300 boîtes de papiers amassées pendant toute la vie de Lévesque, et dont Corinne Côté-Lévesque est la donatrice et la gardienne. Ces documents ne sont pas encore du domaine public, mais Corinne Côté a accepté que Godin puisse tout consulter. «Il y avait là-dedans des boîtes gardées depuis des années au PQ, des archives de la famille aussi. Ce n'était pas classé, et j'ai passé des mois à ouvrir chaque chemise. Je croyais que Lévesque était d'abord un gars de l'oral, mais j'ai découvert à quel point aussi il écrivait. Aux conseils nationaux, dans les congrès, il écrivait toujours des notes sur ce qu'il allait dire, il laissait tout ça traîner à gauche et à droite, et aussi loin qu'au début des années 60 il y avait toujours quelqu'un qui ramassait ces papiers pour les mettre dans une boîte.»
Pierre Godin y a découvert la correspondance de Lévesque à sa mère, mentionnée dans le premier tome. Dans le deuxième tome, Godin utilise les lettres d'amour de Lévesque à Corinne Côté trouvées dans ces boîtes, un procédé que certains critiques lui ont d'ailleurs reproché. Pourtant Godin maintient son choix. «Lévesque avait une réputation de Casanova, de grand séducteur, de coureur. C'est un homme à femmes, un chasseur. Mais ces lettres donnent de lui une autre image et équilibrent sa réputation de gars volage. Il avait la passion des femmes, mais on peut y voir aussi qu'il pouvait "creuser" une relation avec une femme, devenir presque collégien.»
Alors que le premier tome présentait le René Lévesque journaliste, le deuxième tome commence à rendre compte de la distance avec la profession journalistique. «Au début des années 60, explique Pierre Godin, c'était la lune de miel intégrale avec les journalistes. Dès que Lévesque apparaissait quelque part, les journalistes se pressaient autour de lui. Ils étaient flattés, c'est un ancien de la gang devenu ministre. Même quand il devient indépendantiste tu vois très bien qu'il continue à avoir la cote... mais commence à s'organiser autour de lui un triangle contre lequel il se battra toute sa vie : le milieu des affaires anglophones, le milieu des affaires francophones, que Lévesque qualifiait de satellite du premier, et la presse anglophone, surtout de Toronto.»
Ainsi, la presse anglophone commence ses attaques dans les années 60 quand Lévesque, qui est encore au Parti libéral, veut rapatrier le Nord québécois que Duplessis avait à peu près abandonné, laissant le champ libre à Ottawa. «On commence à faire la guerre à Lévesque, explique Godin. À Toronto, on l'accuse d'avoir des ambitions territoriales... alors que le Nord québécois fait partie du Québec!» La presse québécoise francophone, elle, deviendra plus critique surtout après le référendum de 1980, ajoute Pierre Godin, qui en parlera dans le prochain tome.
Mais dans le deuxième tome, on assiste aussi au court retour de Lévesque au journalisme, au début des années 70. «Lévesque n'a plus un sou, explique Pierre Godin, il a été battu dans son comté à l'élection de 70, il verse à sa première femme sa pension de député pour ses enfants, il vit pauvrement avec Corinne. C'est Pierre Péladeau qui le repêche en lui offrant cinq chroniques par semaine au Journal de Montréal.»
René Lévesque chroniqueur écrivait sur tous les sujets, mais «surtout sur le politique et le social, explique Pierre Godin. On lui a reproché de ne pas être un culturel, de ne pas avoir beaucoup de références culturelles. Mais Lévesque, quand il a une tribune, il a une mission, tout tourne autour de ça ».
Dans ces chroniques des années 70, Godin remarque aussi la grande place faite à l'international. «Il ne faut jamais oublier que dans le journalisme le background de Lévesque, c'est l'international», ajoute-t-il.
Mais Pierre Godin admet qu'il serait inimaginable aujourd'hui qu'un chef de parti dispose d'une chronique quotidienne dans un grand journal. «Ça se passait au début des années 70, c'était moins compartimenté qu'aujourd'hui.»
Révélation surprenante : après avoir été battu deux fois aux élections de 70 et de 73, Lévesque voulait tout lâcher, et Roger Lemelin lui avait offert 100 000 dollars pour devenir chroniqueur international à La Presse. «Lemelin, fédéraliste, voulait sûrement le neutraliser», remarque Pierre Godin, qui ajoute que Lévesque est venu bien prêt d'accepter, pour pouvoir «vivre comme tout le monde».
Godin consacre également quelques pages à l'échec du quotidien Le Jour. «C'est le grand malentendu sur la politique d'information qui le fera disparaître», tranche-t-il. Yves Michaud, René Lévesque et Jacques Parizeau «croyaient avoir mis au monde un quotidien qui ferait avancer la souveraineté» alors que la rédaction était tombée «sous l'emprise d'un noyau de journalistes portés sur la revendication sociale extrême», un noyau marxisant, selon Godin, une «commune anarchique»...
Vivement la suite!

Paul Cauchon est journaliste au Devoir.