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Jocelyne Richer
White Patrick, «Le Village CNN, la crise des agences de presse», Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 1997, 190 pages.
Nous voilà rassurés : «Une chose est claire : elles vont continuer d'exister», prédit Patrick White à propos des agences de presse internationales, dans son livre Le Village CNN, la crise des agences de presse, paru récemment.
Mais pour survivre et prospérer dans ce monde de communication en constant bouleversement, les agences Reuter, Associated Press (AP) et Agence France-Presse (AFP) devront selon lui investir non pas dans une meilleure couverture des événements internationaux, mais dans la recherche et le développement. «L'avenir des agences passe par la diversification économique de leurs produits ou de leurs clientèles», dit-il.
À l'époque des chaînes de télé en information continue, genre CNN, et d'Internet, il est révolu le temps où l'information internationale était possible uniquement grâce au travail des agenciers postés aux quatre coins du globe. Aujourd'hui, dit White, «[les] agences écrites jouent un rôle complémentaire, un rôle d'analyse et d'explication». Le concept même d'agence de presse est dépassé, soutient-il, «on doit donc aujourd'hui parler d'agences d'information».
Quelle est la différence? Une grande agence de presse recueille et diffuse des nouvelles internationales aux entreprises de presse membres. Mais ce n'est apparemment plus possible, financièrement parlant, de s'en tenir à ce rôle. Le tirage des journaux baisse à vue d'oeil, certains ferment leurs portes, les coûts de production sont élevés. Dans ce contexte, les agences doivent maintenant concevoir sans cesse de nouveaux services adaptés à leur époque, plus férue d'électronique que de pages écrites, et jouer du coude pour se faire une place dans «le marché des médias». Ce qu'il faut : commercialiser leurs archives photographiques, développer le secteur du multimédia, «inventer de nouveaux produits pour de nouvelles clientèles» autres que les médias (banques, entreprises, individus), devenir de véritables entreprises de vente d'informations de toutes sortes, dans le sens très large du terme, en se servant des supports électroniques à la fine pointe de la technologie.
White donne l'exemple de la britannique Reuter, dont l'agence de presse proprement dite ne constitue plus qu'une goutte d'eau (cinq pour cent de ses revenus) dans l'océan du holding Reuter (chiffre d'affaires : cinq milliards de dollars américains). Les kilomètres de dépêches provenant de tous les coins du monde sont ravalés au rang de «produits destinés aux médias», qui ne sont pas vraiment rentables. La plus importante multinationale de l'information au monde tire en fait 95 % de ses revenus des informations financières distribuées aux abonnés de ce service : bourses, banques, firmes de courtage, etc. Le marché de la presse écrite étant jugé saturé, Reuter s'est tourné vers la télévision, réussissant à bâtir avec «Reuter Télévision» le plus grand réseau de télévision au monde : 900 chaînes de télé dans 80 pays. L'agence de presse comme telle possède 143 bureaux dans 74 pays, fournissant un emploi à 1900 journalistes, sans compter 4600 journalistes pigistes et photographes.
Comme dans un rapport annuel, les chiffres et les pourcentages abondent dans le livre de Patrick White. Prévue pour n'être au départ qu'une thèse de maîtrise en science politique à l'Université de Montréal, la recherche est devenue un livre, son auteur, un maniaque d'informations internationales, ne voulant pas que cette somme d'informations ne serve qu'à amasser la poussière des bibliothèques. Conscient que pour le lecteur moyen de journaux la connaissance du rôle des agences se résume à bien peu de choses, White a voulu éclairer un peu notre lanterne et nous raconter qui sont ces géants de l'information internationale.
En poste pour Reuter à Québec, Patrice White est présentement à Londres pour un an où il pourra mieux se familiariser avec toutes les tentacules du monstre. Dans son livre, il trace l'historique des principales agences de presse internationales, nous fait traverser les différentes crises qu'elles ont vécues et nous fait part de ses impressions sur l'avenir qui leur est réservé dans le contexte médiatique de l'an 2000.
Si Reuter est, des trois grandes agences (la quatrième, UPI, n'est plus dans le coup), l'entreprise la plus florissante et la plus diversifiée, AP demeure, sur le plan journalistique, la plus grande agence de presse au monde. Sa capacité de diffusion de nouvelles donne le vertige : 20 millions de mots transmis chaque jour, 236 bureaux dans 112 pays. Budget : 418 millions de dollars américains.
Fondée en 1848, AP est une coopérative qui compte maintenant 15 000 abonnés dans le monde entier, dont 1535 quotidiens américains. Les lecteurs québécois ont accès à ses dépêches par l'intermédiaire de la Presse canadienne. Depuis quelques années, AP diversifie ses services : par exemple, un service informatique «Home and business» relie par modem quatre millions d'abonnés à l'ordinateur d'AP. Banques de données, service de photos, le lancement d'APTV, son association avec Dow Jones New Service, notamment, lui assurent une certaine stabilité fiancière.
Le cas de l'Agence France-Presse est un peu différent, du fait que le gouvernement en est en bonne partie propriétaire : cela aide à arrondir les fins de mois, mais la mainmise, réelle ou supposée, de l'État, mine sa crédibilité. L'AFP possède 95 bureaux à travers le monde et emploie plus d'un millier de journalistes dans 165 pays. Son chiffre d'affaires la place au deuxième rang des agences de presse. Elle est surtout présente en Afrique et en Europe. Jusqu'en 1985, le financement de l'AFP provenait à 60 % du gouvernement, une proportion passée maintenant à 40 %. Pour le gouvernement français, dit White, c'est une question de prestige : «[il] tient au plus haut point à ce que l'AFP demeure une agence de presse mondiale qui puisse concurrencer Associated Press et Reuter». Le défi de l'AFP : «trouver de nouveaux créneaux afin de réduire sa dépendance envers le gouvernement français».
Dépendantes, les agences le sont toutes cependant envers les chaînes de nouvelles continues, principalement CNN et BBC World, se réduisant elles-mêmes, par facilité ou par paresse, à jouer un rôle de «courroie de transmission» de ces chaînes, sans même «prendre la peine de vérifier la nouvelle».
On voit que les écueils sont nombreux pour les agences. Optimiste, Patrick White est d'avis que les agences sauront s'adapter, justifier leur présence et réussir grâce à l'utilisation des nouveaux médias à conserver leur place dans ce qu'il qualifie de «nouveau désordre mondial de l'information».
Jocelyne Richer est journaliste à la Presse canadienne.























