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François Pariseau

L’agence de presse britannique Reuters ne prend pas de risques : si le Québec devient indépendant, elle sera prête à le couvrir en français…


Reuters lançait le 1er novembre son service canadien de dépêches en français. Dans un monde où l’équilibre est fragile, Reuters, avec ses quatre journalistes qui couvriront surtout l’activité économique, se voit complémentaire à la Presse canadienne (PC) et à l’Agence France-Presse (AFP) plus que concurrente.
Depuis déjà quelques mois, Reuters diffuse sur son fil de presse en français des dépêches provenant de ses correspondants au Canada, surtout des traductions. L’équipe de Reuters Canada se compose d’une vingtaine de journalistes anglophones couvrant, en priorité, l’activité économique dans tout le pays, et dont certaines dépêches sont traduites et reprises par les journaux francophones. L’idée d’un service autonome en français à Reuters est survenue après le résultat serré du référendum de 1995 au Québec. Le président de Reuters Canada, Ken Troy, prend alors la décision d’ouvrir le premier poste de correspondant en français à Québec. C’est le vote massif et partagé qui a amené Ken Troy à croire que l’indépendance du Québec était un scénario réaliste et que son agence devait ouvrir un bureau en français dans la capitale. En mai 1997, Patrick White devient le premier correspondant du service français de Reuters Canada à qui viennent s’ajouter, «pour des raisons d’affaires», trois nouveaux reporters, à Montréal et Toronto.
Le responsable du service français de Reuters au Canada, Gilbert Le Gras, affirme que l’agence offre ses services au Soleil, à La Presse, au Devoir et aux rédactions des affaires étrangères des grands quotidiens européens. Mais la principale source d’intérêt du service français demeure l’autoroute électronique. Les revenus Internet de Reuters aux États-Unis dépassent toutes les recettes perçues par la vente de dépêches aux journaux américains. Le service français de l’agence britannique, qui vient de conclure une entente avec Sympatico, courtise les mêmes clients que le secteur commercial de la Presse canadienne qui a aussi un contrat d’affaires avec le service de Bell. Gilbert Le Gras souligne que Reuters ne se voit pas en concurrence avec la Presse canadienne mais plutôt comme une agence complémentaire dans une niche, le monde économique, peu exploitée. Mais si on consulte le fil de presse français de Reuters, on retrouve des dépêches traitant du dernier spectacle de Dépêche Mode à Montréal, de la poursuite contre Sarah Mclaughlin à Vancouver, de la course électorale au Québec et du Canadien de Montréal, auxquelles s’ajoutent des dépêches sur l’activité boursière et sur les fusions d’entreprises. Le mandat du service français de Reuters demeure donc très large et, tout en étant complémentaire aux autres agences, il devient un nouveau joueur avec qui l’AFP et le service français de la Presse canadienne devront composer.
Le vice-président de la section française à la Presse canadienne, Claude Papineau, ne s’inquiète pas de l’arrivée de Reuters sur le marché des agences de presse. Il souligne que la PC, contrairement à Reuters, n’est pas une entreprise commerciale et que son mandat, qui est de répondre aux besoins des sociétaires et non des actionnaires, ne sera évidemment pas affecté par la venue d’un nouveau joueur. La Presse canadienne est la mieux installée pour couvrir l’actualité locale. Avec 25 journalistes permanents, c’est trois fois plus de reporters sur le terrain que Reuters et l’AFP réunies et, même si le service français de la PC a perdu six journalistes au cours des cinq dernières années, Claude Papineau affirme que l’agence continue de développer ses services et des nouveaux produits. Pour ce qui est des activités commerciales du service français de la PC, comme le service photo et celui d’information électronique, il est encore beaucoup trop tôt, souligne-t-il, pour juger de l’effet Reuters sur le marché.
En Europe le service français est repris par Reuters France. Bien que les Européens ne soient que très peu intéressés par les hauts et les bas de la Bourse de Montréal, certaines dépêches traitant de compagnies comme la pétrolière française Total qui fait de la prospection en Alberta, d’Ubisoft à Montréal et de l’écrasement du vol de la Swissair au large de la Nouvelle-Écosse trouvent preneur dans les quotidiens belges, français et suisses. Si le monde des affaires canadien n’a pas la «cote» en Europe, les sports nord-américains, eux, connaissent une popularité en pleine croissance. Le service français de Reuters au Canada a d’ailleurs déjà commencé à miser sur ce phénomène, d’autant plus que l’AFP est absente du sport professionnel nord-américain. Le journal sportif français L’Équipe, par exemple, a signé un contrat d’exclusivité avec Reuters pour la couverture du sport en Amérique du Nord. Le service français, qui bénéficie du réseau international de l’agence, fait donc déjà une percée en Europe.
À l’AFP, qui a un réseau de correspondants et de pigistes bien établi et plus de 50 ans d’expérience au Canada, la directrice, Christine Courcol, affirme que Reuters représente un défi pour l’agence française partout dans le monde. Le Canada n’est évidemment pas le nerf de la guerre que se livrent l’Associated Press, Reuters et l’AFP, mais sans s’inquiéter de la venue du service français de Reuters, l’agence française garde un œil sur ce qui s’y passe. La venue d’un nouveau joueur force d’ailleurs les agences à innover. Il y a quelques mois, l’AFP ouvrait un bureau à Vancouver, qui intéresse surtout le marché asiatique, et Christine Courcol parle de nouveaux projets en développement.
Les agences pensent d’ailleurs en termes de croissance. Reuters planifie d’ouvrir un poste de correspondant en français à Ottawa et d’intégrer son service français au code de reportage économique international qu’elle offre aux courtiers. L’AFP et le service français de la PC ne comptent pas rester inactives. Les deux agences ont chacune ciblé de nouveaux produits qui seront offerts prochainement.

François Pariseau est journaliste surnuméraire à Radio-Canada.