Avec la crise financière comme toile de fond, le lock-out au Journal de Montréal présage des jours sombres pour les médias.
Patrick Déry et Jean-François Parent
Mille trois cents. C’est le nombre d’emplois perdus dans les médias au pays depuis l’effondrement des marchés et le début de la récession, l’automne dernier. En ajoutant les 253 lock-outés du Journal de Montréal, on arrive à 1500. Et si les rumeurs de postes abolis ou de départs prématurés à la retraite se concrétisent dans de nombreux médias, et si Canwest coule, comme le craignent plusieurs observateurs, on pourrait bien parler de près de 2000 employés des médias d’information en moins d’ici au début de l’été. Un journaliste sur six au pays.
Et comme ce qui se passe aux États-Unis est habituellement précurseur de ce qui se passera ici, on ne peut que craindre le pire. Depuis cinq ans par exemple, l’essentiel des conglomérats médiatiques cotés en Bourse — Gannett, New York Times, Tribune, etc. — n’a pas offert de rendement à ses actionnaires. Au contraire, ils affichent plutôt des baisses de rendement de l’ordre de 25 à 50 % par année, rapporte la firme d’évaluation des fonds communs de placement Morningstar. Quiconque a investi a donc perdu de l’argent.
Ajoutons à cela les pertes de revenus publicitaires, les baisses de tirage, la fermeture des stations de télévision locales, la mise en vente d’actifs de sociétés, la migration vers Internet et la récession, et nous voilà aux prises avec une crise majeure. Les pertes d’emplois? Plus de 17 000 l’an dernier, en hausse de 88 % depuis 2005.
La question financière vous lasse? Pourtant, les entreprises de presse, presque toutes cotées en Bourse, doivent offrir du rendement aux actionnaires. Et la croissance trimestrielle dicte alors la gestion quotidienne.
Moins d’argent pour la nouvelle Au Québec, la situation n’est pas plus encourageante. La Presse rapportait avant les fêtes que les revenus publicitaires des quotidiens étaient en déclin depuis l’été dernier, et qu’ils devraient baisser encore de 3,1 % en 2009.
Les quotidiens ont des coûts d’exploitation fixes élevés, notamment les salaires des journalistes. Il en coûte sensiblement la même chose de préparer du contenu, qu’il y ait 1 ou 1000 lecteurs. Cela signale que lorsque les revenus croissent, les profits augmentent encore plus rapidement. Mais lorsque les revenus sont en baisse, les profits plongent irrémédiablement.
Tant à La Presse qu’à Radio-Canada, chez Transcontinental ou chez Rogers, on s’attend à des baisses de revenus s’ajoutant à celles déjà enregistrées. L’embauche est suspendue, les dépenses scrutées à la loupe et des postes abolis.
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant qu’un employeur veuille faire plus avec moins. Le problème est évidemment qu’une gestion comptable est difficilement applicable à la production d’information. Comment en effet évaluer le rapport coût-bénéfice d’une nouvelle? Combien rapporte l’envoi de correspondants à l’étranger?
Un média est plus grand que la somme de toutes ses parties. C’est l’apport au branding qui est payant. Mais comment rehausser la valeur de la marque? Avec 10, 20 ou 100 journalistes supplémentaires? En couvrant le municipal, la santé, les potins de vedettes?
Notons que la crise actuelle est idéale pour se débarrasser du «bois mort» dans une salle de rédaction, pour exiger d’improbables concessions des journalistes et pour diminuer la couverture. On le voit déjà avec les réseaux de télévision par exemple, alors que la Guilde canadienne des médias s’inquiète de ce que les titulaires de licences utilisent la crise pour se soustraire à leurs obligations de programmation locale, qui est souvent l’information locale, justement…
Et Quebecor? C’est dans ce contexte que le STIJM et QMI se battent. Aux prises avec un empire à demi démantelé, alors que sa division d’impression s’est placée sous la protection de la loi de la faillite, ici et aux États-Unis, Quebecor et sa filiale Quebecor Media Inc. (QMI) ont le mérite d’être clairs: la production de contenu coûte trop cher.
Il faut donc réduire les coûts. Et malheureusement pour les journalistes lock-outés, ils partent perdants dans ce bras de fer. D’une part, les 15 mois du conflit à Québec n’ont pas entamé la rentabilité de la division Journaux du groupe, ce qui inclut le Journal de Montréal. Pour les neuf mois terminés le 30 septembre dernier, les revenus avant impôts et amortissement ont même augmenté de 21,2 millions de dollars, pour s’établir à 170,3 millions.
D’ailleurs, les analystes de la Financière Banque Nationale (FBN), dans un récent rapport déposé au lendemain du lock-out, maintiennent leurs prévisions de rentabilité pour QMI.
On prévoit cependant une perte de l’ordre de 200 millions de la valeur nette de la division des journaux d’ici à la fin de 2009, par rapport à 2007. Une baisse de revenus l’an prochain est prévue également. Mais si le secteur des journaux risque de planter, QMI dans son ensemble restera profitable, grâce notamment à Vidéotron et au Web. D’où la convergence tous azimuts que Pierre Karl Péladeau veut imposer, de gré ou de force, à ses employés.
Les syndiqués du Journal ont donc affaire à forte partie, déterminée à venir à bout de ce qu’elle considère comme une dépense plutôt qu’un investissement. Contre un tel raisonnement, la négociation sera difficile. Mais il est peut-être possible de faire des gains.
Il y a de très bons journalistes au Journal de Montréal. La question est de savoir si cela fait une différence dans le plan de match de Quebecor? Même si la qualité du Journal s’est améliorée au cours des ans, il n’est pas dit que ses lecteurs y accordent une quelconque importance. Combien d’entre eux estiment que le contenu s’est détérioré depuis le début du conflit? Peut-être qu’il y a un peu plus d’erreurs, mais qui s’en rend compte?
Un journaliste syndiqué a eu cette réflexion par rapport à la relative absence de différence entre les versions «pré» et «post» lock-out : «C’est parce que ça fait déjà un bout de temps que le Journal est rempli de m…» Si c’est le cas, le syndicat a un plus gros problème, puisque ce «mauvais» journal semble faire l’affaire de ses lecteurs et de ses annonceurs : les chiffres exacts n’ont pas été divulgués, mais personne ne conteste sa rentabilité. C’est d’ailleurs un des arguments principaux du syndicat pour appuyer son refus de concéder du terrain à l’employeur sur les conditions de travail.
Celles du Journal de Montréal ont été négociées de bonne foi par les deux parties. Est-ce que cela signifie nécessairement qu’elles sont immuables et que l’on doit attendre que le Journal connaisse des difficultés réelles avant de revoir les façons de faire, ou que chacune des filiales de Sun Media soit déficitaire avant que l’on en réévalue le fonctionnement?
Face à des comptables, ça risque de faire mal.
L’information ou l’emploi? Les syndiqués du Journal estiment que le combat porte sur la qualité de l’information. Soit. Au Québec, QMI n’offre certainement pas les meilleures garanties d’indépendance journalistique. Mais est-ce que les vacances à temps et demi et les heures supplémentaires après 32 heures sont des composantes essentielles d’une information de qualité? Et des assouplissements pourraient être apportés à l’organisation du travail dans la salle de rédaction du Journal.
Le STIJM pourrait aussi exiger des garanties d’indépendance rédactionnelle et envoyer paître cette damnée convergence.
Le syndicat pourrait faire ces concessions en demandant des garanties sur l’embauche de nouveaux journalistes et travailleurs de l’information — une promesse de l’employeur. Il pourrait aussi exiger des garanties pour protéger l’indépendance rédactionnelle de ses membres et envoyer paître cette damnée convergence.
L’étude de Marc-François Bernier sur les travailleurs syndiqués de l’information au Québec a conclu à une «détresse» chez les employés de l’Empire. Une journaliste en a témoigné récemment dans le bulletin syndical, de sa chambre d’hôpital.
Peut-être que l’idéal journalistique des travailleurs du Journal se porterait mieux s’ils pouvaient exercer leur métier libres de toute pression commerciale. Le bonheur, manifestement, a un prix.
Quant à sauver les postes du secteur des petites annonces, c’est louable, mais peu réaliste. Le Web fait mieux, à moindre coût, par exemple Lespac.com et Kijiji. Qui veut encore payer le gros prix pour annoncer dans Le Journal? La solidarité syndicale est admirable, mais peut-on préserver un environnement créé pour un modèle en train de s’éroder?
Les journalistes auront un choix à faire: l’emploi ou l’information. Reporter le règlement des problèmes de fond ne les fera pas disparaître.
Mais, pour ça, encore faut-il faire face à un employeur ouvert, de bonne foi, prêt à donner une certaine latitude dans la production d’information. Et qui comprend qu’un média d’information implique une responsabilité envers la société, et pas seulement envers les actionnaires.