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Journaliste indépendante depuis 20 ans, Lucie Pagé n’imaginait pas devenir un jour auteure de best-sellers. Pourtant, celle qui n’avait jamais rêvé d’être une artiste est marquée depuis ses débuts par deux des caractéristiques de ce statut à part: la passion et la précarité financière.

Fabienne Cabado

On l’entend régulièrement sur les ondes de Radio-Canada, elle a réalisé des reportages pour la télévision, et on peut la lire dans les pages de La Presse, de L’actualité et de quelques autres publications. Seule journaliste québécoise établie en Afrique du Sud, Lucie Pagé est spécialisée dans l’information sur le continent oublié et porte un intérêt plus particulier à la condition de la femme africaine.
On ne s’étonne donc point que son premier livre, publié en octobre 2001, s’intitule Mon Afrique: une tranche de sa propre histoire que les éditions Libre Expression lui ont demandé d’écrire en 1995, alors qu’elle partageait depuis plusieurs années la vie d’un secrétaire général du Congrès des syndicats sud-africains devenu ministre du cabinet Mandela. Elle l’avait interviewé dans le cadre des reportages qu’elle était allée faire à l’occasion de la libération du leader antiapartheid, elle l’a épousé et a eu deux enfants avec lui. Convaincue que le récit de sa vie n’intéressera personne, Lucie Pagé commence par décliner l’invitation.
Sens du timing oblige, elle se ravise quatre ans plus tard avec la démission de Mandela. «Je me suis dit que, s’il y avait quelque chose à écrire, c’était le moment. D’autant plus que j’avais vécu des choses incroyables pendant la décennie Mandela. En tant que journaliste, en tant que mère entre deux continents, en tant qu’épouse d’un leader antiapartheid et ministre... J’avais vécu quatre ans avec une espionne sous mon toit, eu un AK-47 dans la face, connu les bombes, Mandela avait été mon voisin et ami, mais j’avais dû attendre des années avant de pouvoir l’interviewer... J’avais des choses à raconter.»

Qu’importe le support, pourvu qu’on ait l’info
En journaliste invétérée, Lucie Pagé propose un dossier historique aux éditions Libre Expression, qui réitèrent la demande d’un récit personnel. Elle trouve alors un compromis efficace en alternant chapitres sur sa vie privée et chapitres sur l’histoire du pays, formule qu’elle appliquera aussi aux deux livres suivants. Passionnant témoignage vendu à près de 25000 exemplaires, Mon Afrique est rarement disponible dans les bibliothèques de Montréal, qui en ont quasiment toutes fait l’acquisition. Idem pour Eva, publié en mai de cette année, qui comptabilise déjà plus de 15000 ventes (au Québec, on parle d’un best-seller à partir de 5000). Pour cette deuxième incursion dans le monde de la littérature, Lucie Pagé s’est essayée au roman pour raconter les amours contrariées d’une violoniste blanche et d’un syndicaliste noir au temps de l’apartheid. Mais, là encore, la journaliste se penche sur l’épaule de l’écrivaine: «Eva est le résultat de 15 ans de recherche, tout est basé sur des faits réels. Mais, avec un roman, on peut atteindre beaucoup plus de gens qu’avec un documentaire, on se rend accessible à un plus grand public. Et ça rejoint complètement ma passion de communiquer de l’information de la façon la plus intéressante possible. C’est ce que j’adore dans le journalisme: prendre de l’information et trouver le moyen de la transmettre de manière à ce que n’importe qui comprenne.»
Plus les données sont complexes, plus la journaliste originaire de la Nouvelle-Écosse a de plaisir à les traiter. Habile communicatrice, cette diplômée de l’Université du Québec à Montréal propose ses sujets aux types de médias qui les serviront le mieux. Qu’elle choisisse la radio, la télévision ou la presse écrite, elle pose un regard profondément humain sur les faits et parvient à livrer une information dense dans un style très vivant.
Et puisque les lecteurs en redemandent, la voilà au clavier pour écrire la suite de Mon Afrique, qu’elle espère terminer cette fois en moins de deux ans: «Ce livre-là est beaucoup plus factuel qu’Eva. Il touche à trois grands thèmes: la place de l’Afrique à l’heure de la mondialisation, le résultat de 10 ans de démocratie en Afrique du Sud et le mariage mixte avec les relations intercontinentales pour ajouter cette touche personnelle que les gens aiment. Encore une fois, c’est journalistique au sens où toute l’info est vérifiée, mais c’est raconté au je.»

Le salaire de la gloire
Les écrivains vivent rarement de leurs droits d’auteur, mais c’est tout de même grâce à Mon Afrique que Lucie Pagé a atteint son plus gros chiffre d’affaires annuel: 40000$. On s’attendrait à plus de la part d’une journaliste qui a largement fait ses preuves et qui a, entre autres, été correspondante de Radio-Canada en Afrique du Sud sous la présidence de Nelson Mandela. Mais ce serait ignorer les conditions de vie qui découlent du statut de pigiste que Lucie Pagé a choisi pour être libre d’offrir plus de présence et d’attention à ses trois enfants. Passionnée par le journalisme, celle qui avoue avoir vécu plus de 10 ans sous le seuil de la pauvreté a toujours privilégié la qualité au détriment de la rentabilité. Jamais elle n’a envisagé de changer de métier même si elle a été largement financée par son mari pour pouvoir l’exercer. Pour l’année 2005, hormis les droits d’auteur pour Eva dont elle ne sait pas encore à combien ils se chiffreront, Lucie Pagé évalue son revenu aux alentours de 20000$. Et ce n’est pas faute de travailler, elle refuse les contrats! Non, le triste état de ses finances s’explique par le seul fait qu’un pigiste n’est ni reconnu ni payé à sa juste valeur.
«Dernièrement, je suis allée voir un médecin à Johannesburg et quand je lui ai dit que j’étais journaliste, il m’a demandé si je travaillais pour un média ou si j’étais JUSTE une indépendante. Cette anecdote montre à quel point le travail en tant que pigiste est peu reconnu. D’ailleurs, quand tu fais une enquête, tu n’es pas reçue de la même façon si tu dis que tu es journaliste indépendante. Mais ça ne justifie en rien le fait que les salaires augmentent tandis que les tarifs de la pige restent les mêmes. Par exemple, un pigiste touche 300$ ou 400$ pour un documentaire radio d’une heure à Radio-Canada – le même tarif qu’il y a 15 ans! – alors que le même documentaire réalisé à l’interne doit coûter dans les 20000$ quand on a compté tous les frais... En presse écrite, certains payent le même tarif au feuillet depuis plus de 20 ans!»
Invitée au congrès 2005 de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) à venir parler de la précarité du journaliste indépendant, Lucie Pagé a ému l’auditoire par sa sincérité et l’a fait frémir par ses déclarations. En plus des tarifs de pige misérables dans un trop grand nombre de médias, elle a parlé des longues heures de recherches non rémunérées, des factures en souffrance qu’on finit par brûler, des investissements en matériel qu’on n’amortit jamais, des projets qu’on développe et qui ne voient pas le jour... Chacun, dans l’assemblée, se sera reconnu dans l’un ou l’autre de ses propos. Certains aussi auront pu mesurer l’ironie et l’aberration d’un milieu où le sens de la négociation permet à des finissants en journalisme d’obtenir de meilleurs tarifs que cette professionnelle aguerrie.

Sur le fil du rasoir
Sur le plan personnel, l’élément qui a sans doute le plus nui à Lucie Pagé comme à bon nombre de pigistes, c’est ce manque de confiance en soi qui a pour conséquence une soumission excessive au client et un perfectionnisme exagéré. «J’investis beaucoup dans mon travail, je suis perfectionniste, c’est un peu maladif. Mais j’aime tellement ce que je fais et je trouve que c’est tellement important que les médias parlent de l’Afrique! Je suis victime de ma passion en quelque sorte... Mais il faut dire aussi que, en tant que pigiste, il faut redoubler d’attention. Parce que si tu tournes les coins ronds, on ira chercher un autre que toi. Pour faire une chronique de 12 minutes par exemple, ça peut me prendre deux jours de travail, selon le sujet. Parce que je ne veux pas raconter n’importe quoi. Pour ça, je suis payée 100$. Exactement la même somme que pour un topo de 70 secondes. Quand je pose des questions sur ce genre de déséquilibres, soit on ne me répond pas, soit on me dit que c’est la politique de la maison. Mais qui la définit cette politique? Ça reste un grand mystère, et je n’insiste pas trop non plus pour le percer parce que je ne veux pas perdre ma place.»
Avec le temps, Lucie Pagé apprend à mieux tirer son épingle du jeu. Elle s’assure qu’un long documentaire audio pourra être rentabilisé par une diffusion sur CD et elle diversifie clients et supports tout en étant de plus en plus pointue dans sa spécialisation. L’appel à la solidarité qu’elle a lancé à l’occasion du congrès de l’AJIQ lui a aussi donné le courage de mieux défendre ses intérêts: elle a récemment refusé de signer un article hebdomadaire à 50$ le feuillet, arguant qu’elle avait exhorté tous les pigistes à ne rien accepter en dessous de 100$. Tarif qu’on lui a aussitôt accordé sans même sourciller. Une expérience qui prouve que l’argent ne manque pas, et qu’on peut stimuler la volonté des clients à offrir une rémunération plus équitable.

ENCADRÉ
Le prix de l’intégrité
Extrait de la conférence de Lucie Pagé, prononcée le 4 juin 2005 au congrès de l’AJIQ: «J’ai vu parfois du plagiat de la part de pigistes, peut-être parce que les fins de mois étaient difficiles. Mais pour moi, ce n’est pas une excuse. [...] Une journaliste bien connue à Radio-Canada, je ne la nommerai pas. Un reportage en particulier. Correspondante à l’étranger. J’avais lu exactement la même chose dans le Time magazine, mot pour mot, traduit en français... C’est sûr que c’est plus rentable. Je préfère la pauvreté financière. L’intégrité n’a pas de prix.»

Source: www.ajiq.qc.ca/communiq/conference_Lucie_Page.html

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Fabienne Cabado est journaliste indépendante.

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Vol. 30, no 1, décembre 2005-janvier 2006