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Judith Lachapelle

Nora BenSaâdoune est congédiée et cinq collaborateurs claquent la porte.

Un an et demi après sa fondation, l’hebdomadaire culturel Ici est encore dans la tourmente. Après la prise de contrôle en avril dernier par Quebecor de l’entreprise dirigée par les Communications Gratte-Ciel (Catherine Salisbury et Eyal Kattan), l’équipe d’Ici était en train de réformer le contenu, et le résultat devait paraître la première semaine de janvier. Mais à la fin de novembre 1998, tout a déboulé d’un coup : la rédactrice en chef Nora BenSaâdoune a été congédiée, cinq piliers de la salle de rédaction ont presque aussitôt remis leur démission et un nouveau rédacteur en chef est arrivé à la barre de l’hebdomadaire.
En deux jours, c’est la quasi-totalité de l’équipe rédactionnelle de l’hebdo montréalais qui a changé. Un événement pour l’ancienne équipe? Pas vraiment, puisque des rumeurs voulant qu’on ait cherché à remplacer la rédactrice en chef étaient parvenues jusqu’à ses locaux du Vieux-Montréal. Le jeudi 26 novembre, tout se précisait. Convoquée dans les bureaux de Quebecor, Nora BenSaâdoune apprend qu’elle n’est plus capitaine de l’hebdomadaire jugé "trop intellectuel, trop ethnique, auquel il manquait une chronique de sexe, un horoscope et des textes plus courts", rapporte la principale intéressée.
"C’était clair que je n’étais pas leur personne", dit Nora BenSaâdoune, qui affirme être plutôt soulagée de ne plus sentir le poids de la pression sur ses épaules, "celle de faire face à des patrons qui ne croient pas du tout au journal et qui ont le droit de vie ou de mort sur lui". Depuis l’automne où un plan d’action avait été élaboré pour revigorer l’hebdomadaire, elle avait plusieurs fois eu à confronter sa vision du journal à celle de ses patrons "pour qui un journal servait à vendre des annonces". Deux mois après les événements, pas d’amertume. "Je n’appartiens pas au même monde qu’eux et ça ne me dérange pas."
Des rumeurs de toutes sortes ont couru à propos des raisons qui ont poussé les cinq chefs de section — Mark Fortier, Saskia Ouaknine, Nicolas Calvé, Philippe Cajun et Sylvain Rompré — à quitter leur poste dès que le congédiement de Nora BenSaâdoune leur a été annoncé. Premières choses à mettre au clair : les cinq démissionnaires n’ont pas claqué la porte parce qu’on avait congédié leur rédactrice en chef. "C’est à cause des raisons qu’on a invoquées pour la congédier", dit Saskia Ouaknine, ancienne chef de pupitre aux arts. "Renvoyer Nora parce qu’ils jugeaient que notre journal était trop intellectuel et trop ethnique, c’était juger notre vision du journal. À partir du moment où on remet ça en question, on ne peut pas continuer à travailler."
Leur démission, poursuit Saskia Ouaknine, n’a rien à voir non plus avec la nomination de Jean-François Brassard, un ancien d’Échos Vedettes. "On ne savait pas d’où il venait, dit-elle. On savait seulement qu’il venait de Quebecor et qu’il avait été jugé apte par la compagnie à diriger Ici. Mais le fait qu’il vienne d’Échos Vedettes est simplement une confirmation de ce qu’on pensait." Une opinion partagée par Mark Fortier. "Quand on a su qu’il venait d’Échos Vedettes, c’était difficile de s’imaginer qu’on avait mal compris ce qu’on nous avait dit…"
Mark Fortier et Saskia Ouaknine avouent que leur démission en bloc peut avoir l’air radicale et excessive. "Mais pour nous, dit Saskia Ouaknine, elle n’est pas excessive dans la mesure où les pressions qu’on subissait n’étaient pas nouvelles. On a marqué d’un geste décisif le fait qu’on n’était pas libres de choisir notre vision du journal."
Le nouveau rédacteur en chef, Jean-François Brassard, est donc arrivé dans un bureau vide le vendredi 27 novembre. Après avoir rencontré tous les pigistes, il a demandé à l’équipe de retrousser ses manches pour sortir une édition du journal la semaine suivante. "On aurait pu laisser passer une semaine, dit-il. Mais je pense que ça aurait été une grave erreur et ça n’aurait pas envoyé un bon message. Malgré tout ce qui s’est passé, on a réussi à sortir un numéro, loin d’être parfait évidemment, et ç’a été une victoire pour tout le monde."
Brassard, qui a été rédacteur en chef de la revue Entracte de la Guilde des musiciens et chef de section à Qui fait quoi? avant d’être rédacteur en chef des projets spéciaux à Échos Vedettes, dit respecter la décision des démissionnaires. "J’ai trouvé ça difficile parce qu’on devait sortir le journal et qu’il n’y avait personne de l’ancienne équipe qui pouvait m’aider, sauf Pierre-Marc [directeur artistique]. Mais ça m’a donné un coup de pied dans le cul. Je me suis dit qu’il n’y a personne d’irremplaçable, que finalement il allait y avoir une équipe qui allait se remonter.
Et ça s’est fait assez rapidement. C’est une réaction draconienne, j’imagine que ça leur faisait mal de quitter un journal qu’ils aimaient. Moi, j’aurais aimé travailler avec eux."
Le nouveau rédacteur en chef affirme ne pas avoir reçu de mandat de Quebecor, qu’on l’a engagé pour sa propre vision du journal qui restera, il y tient, un journal alternatif. Mais il souhaite plus d’ouverture. "On peut parler de gens que le public connaît moins, mais on peut rendre le discours plus accessible pour donner aux gens le goût de connaître autre chose. Et on peut faire sérieusement notre travail sans se prendre au sérieux. Je pense qu’on peut parler de tout, mais autrement. Ça peut avoir l’air méprisant de parler de sexe et d’horoscope, mais je regarde le Mirror qui a des chroniques horoscope et sexe complètement flyées, qui n’ont rien à voir avec d’autres publications. Pourquoi on ne pourrait pas parler de sport aussi?
"On tombe tout de suite dans la caricature : Quebecor, les gros méchants, les gros populos qui ne comprennent rien à l’alternatif", dit-il en réponse à ceux qui doutent que l’empire Péladeau le laisse mener son bateau comme il l’entend. "Quebecor n’est quand même pas assez fou pour faire un autre Échos Vedettes ou un autre Journal de Montréal avec Ici!"
Prochain objectif : le 4 mars. Ce jour-là paraîtra le Ici "nouveau". Tout, ou presque, y sera augmenté : le nombre de pages à contenu éditorial, le tirage qui passera de 70 000 à 100 000 exemplaires, le nombre de points de distribution… "Ça ne ressemblera pas à ce qui se fait ailleurs, promet le rédacteur en chef. On ne peut pas réinventer la roue, c’est sûr, mais on peut surprendre le monde."

Judith Lachapelle est journaliste au Devoir.

Encadré : Le «Mirror» entre deux feux

Grand frère d’Ici, le Mirror est toujours au centre d’une querelle juridique qui dure depuis maintenant trois ans. Trois années que Julian Feldman et Daniel Sanger se battent contre Quebecor pour récupérer leur journal, à l’origine un organisme sans but lucratif qui a été transformé à leur insu en entreprise privée avant d’être vendu à Quebecor.
Les deux poursuivants s’appuient sur l’article 17 de la Loi sur les sociétés du Québec pour défendre leur cause et, malgré l’étirement des procédures, sont bien décidés à aller jusque devant le juge, à moins d’un règlement à l’amiable. Mais pas n’importe lequel : Quebecor doit restituer le Mirror aux propriétaires originaux en échange de l’argent de la vente, placé en fidéicommis. Bref, on annule la transaction.
"Nous croyons que ce journal serait mieux géré par une équipe de jeunes journalistes", croit Julian Feldman, en rappelant que le Mirror, avant la prise de contrôle par Catherine Salisbury et Eyal Kattan, puis la vente à Quebecor, rapportait beaucoup, beaucoup d’argent. Un magot qui a fondu comme neige au soleil pendant la gestion Salisbury-Kattan avant que Quebecor, qui détenait une partie des Communications Gratte-Ciel, ne rachète la totalité des actions au printemps dernier. Une bonne initiative, reconnaît malgré tout Julian Feldman. "On est certains que si Quebecor n’avait pas été là, le journal aurait fermé, dit-il. On n’est pas heureux que le Mirror ait été vendu mais on est réalistes. Si Quebecor n’avait pas été là, ç’aurait été le désastre."
Mais le géant, croit-il, n’a pas la même conscience, le même attachement envers l’hebdomadaire montréalais, le premier du genre à Montréal et qui fut l’école de nombreux journalistes anglophones. "Si le journal perd de l’argent, Quebecor ne tolérera pas ça très longtemps, on n’injectera pas de fonds pour le sauver. S’il fait des profits, Quebecor va les prendre. S’il fait des pertes, l’entreprise va le fermer." (J. L.)