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Andrée Ducharme

«Le public n’est pas prêt», plaident les patrons.

«Tu devrais peut-être faire de la radio», suggère un collègue à Russell Ducasse à son entrée dans sa première salle de nouvelles télé au milieu des années 90. Le collègue croyait sans doute lui rendre service, puisque Russell est d'origine haïtienne et que ladite salle de nouvelles est à Rimouski.
À Montréal même, Marie-Anna Murat a droit à un commentaire plus cinglant. «Tu as été engagée parce que tu fais partie d'une communauté culturelle, pas pour ta compétence», lui lance un journaliste blanc, mâle et à peine plus âgé qu'elle, à TVA à la fin des années 80. Marie-Anna Murat est pourtant une authentique «jarret noir», née en Beauce de parent haïtiens. Elle constate que les choses ont bien peu changé en une douzaine d'années. «La télé québécoise est encore très blanche et très masculine, dit-elle. Pas à l'image de ceux qui l'écoutent.»
«L'Opération nouveaux visages, à la fin des années 80, a été un échec», reconnaît Fo Niemi du CRARR (Centre de recherche-action sur les relations raciales). Aujourd'hui encore, les journalistes canadiens sont blancs dans une proportion de 97,7 %. Même si les minorités visibles et les autochtones représentent 14 % de la population (selon l'enquête menée dans tout le pays par Florian Sauvageau et David Pritchard).
Plusieurs facteurs sont en cause, selon Fo Niemi. D'abord le confort : les patrons veulent travailler avec des gens qui leur ressemblent culturellement et qui pensent de la même façon. L'épreuve peut être difficile pour les rares journalistes «ethniques» qui réussissent à obtenir un poste. Ils risquent de se sentir bien seuls.

«Le public n'est pas prêt»
Les directeurs de l'information et autres chefs de nouvelles ont également tendance à interpréter les préférences de l'auditoire selon leur convenance, ajoute Fo Niemi. «Le public n'est pas prêt», une excuse donnée mille fois.
À Russell Ducasse, notamment, engagé à LCN, le canal nouvelles de TVA, comme journaliste-lecteur. Pendant un an et demi, son patron a retardé sa mise en ondes jusqu'à ce qu'il admette que «la direction pense que le public n'est pas prêt à avoir un lecteur noir à l'écran». «Ils jugent mal le public, rétorque Russell Ducasse qui est depuis passé à TQS (à l'écran, oui, oui). Ça ne fait aucune différence pour les gens que le reportage soit fait par une femme, un homme ou un Noir.»
L'accent est aussi une barrière à l'embauche. Des femmes arabes se font reprocher leur accent trop français plutôt que québécois. Dans tous les cas, Fo Niemi voit des «excuses fabriquées de toutes pièces… Ça ne vaut même plus la peine de faire des analyses».
Pour Marie-Anna Murat comme pour Fo Niemi, il faut des programmes d'action positive afin d'ouvrir la porte aux minorités. «Je ne comprends pas qu'on soulève encore les mêmes questions en l'an 2000, dit Marie-Anna Murat. C'est déplorable.» «Les gens nous disent toujours : "On n'embauche plus", note Fo Niemi. Alors qu'on voit toujours des nouveaux visages en ondes.»

Un cas à part : Radio-Canada
Seule la société d'État, Radio-Canada, s'est dotée d'un programme d'équité en emploi il y a une quinzaine d'années. Ce programme vise toutes les minorités, pas seulement visibles. Très fière du programme, la responsable, Hélène Gendron, tient à le protéger. Elle hésite à parler du budget du «Fonds coup de pouce», de peur qu'il ne soit amputé.
«Avec les réductions, c'est beaucoup plus difficile, dit-elle. On a plafonné en 1996-97 et on fait maintenant du sur-place à cause des compressions.» Optimiste, elle ajoute toutefois : «Le fait que mon fonds n'ait pas été aboli prouve qu'il y a ici des gens qui croient qu'on doit réfléter la nouvelle réalité canadienne.»
Avec un budget «qui frôle le demi-million», le Fonds coup de pouce finance chaque année une vingtaine de projets, réseaux français et anglais, radio et télé confondus. Le Fonds permet d'offrir des stages de travail, «d'être exposé à la SRC», dira Hélène Gendron. Les candidats retenus sont le plus souvent d'origine maghrébine, haïtienne ou asiatique. À défaut d'un poste permanent, on tentera d'offrir un contrat aux meilleurs candidats.
CBC a une longueur d'avance sur le réseau français, qui fait cependant de sérieux efforts, surtout depuis deux ans, selon Hélène Gendron. «Ce n'est pas difficile à expliquer quand on regarde l'homogénéité de la société québécoise. Il faut aussi regarder la disponibilité du marché.»

La presse écrite
Les candidats de couleur ne se pressent pas non plus pour entrer dans les salles de rédaction des quotidiens, selon les patrons de presse écrite. «On a récemment cherché très activement quelqu'un pour nos pages économiques, dit Marcel Desjardins de La Presse. Il n'y avait que des Blancs.»
Il se méfie toutefois des quotas ou des programmes d'action positive. À La Presse, le stage d'été est la porte d'entrée pour les jeunes journalistes. «On recrute les meilleurs, les candidats qui savent le mieux écrire. Ça fait drôle de le dire, mais c'est un élément très important chez nous. Et ça a pour effet d'éliminer un certain nombre de candidats dont le français n'est pas la langue maternelle.Un exemple dont nous sommes fiers, c'est Rima Elkouri», s'empresse-t-il d'ajouter.
Pour Marcel Desjardins, le style de journalisme peut aussi constituer un obstacle. «En Algérie ou en Tunisie, par exemple, on pratique un journalisme d'opinion, à la française. Certains journalistes ne peuvent pas s'adapter à la façon de faire nord-américaine.»
À la Gazette, on trouve de nombreux journalistes d'origine grecque ou italienne. Mais bien peu d'immigrants des dernières vagues. «Nous ne faisons pas d'action positive, dit l’adjoint au directeur de l’information, Brian Kappler, mais nous essayons de refléter toute la communauté montréalaise.» Pas par grandeur d'âme, reconnaît-il, mais pour des raisons d'affaires. «Si nous voulons croître, ou même nous maintenir, il faut aller chercher les lecteurs allophones.»
La Gazette a publié, pendant quelques années, une page intitulée Communities (à ne pas confondre avec Community News qui parle des quartiers ou des petites villes de la région montréalaise). «On a abandonné l'expérience il y a deux ans, explique Brian Kappler. On s'est rendu compte qu'on publiait trop d'histoires sur "les magnifiques costumes folkloriques" plutôt que sur ce qui concerne vraiment les allophones.»
Aujourd’hui, le journal parle des minorités dans toutes ses pages, soit en interviewant une comptable en hijab ou un avocat latino-américain.

Et la couverture?
D'où qu'ils viennent, les journalistes ont un certain bagage et des antennes dans leur milieu d'origine, disent patrons et journalistes. La couverture s'en ressent forcément.
«C'est une des raisons pour lesquelles j'ai voulu faire ce métier-là, dit Russell Ducasse. Parce qu'on était sous-représentés. Je crois que, tout en restant professionnel, on va voir des choses que d'autres ne verront pas.»
Pour sa part, Fo Niemi déplore la couverture «inadéquate» des communautés culturelles. Couverture insuffisante, trop souvent effectuée par la lorgnette des faits divers ou du folklore. À son avis, ce phénomène n'est pas que québécois, il est pancanadien.

Andrée Ducharme est journaliste à TVA.