![]() |
||
|
|
|
|
|
|
|
|
Martine Roux
Ils tiennent le coup avec trois bouts de ficelle et beaucoup de volonté.
Alors que les journalistes venus d'ailleurs tardent à peupler les salles de rédaction, la presse québécoise s'enrichit d'un chapelet de médias ethniques destinés à amortir le choc de l'immigration. Souvent la seule tribune des «Néo-Québécois», ils n'en vivotent pas moins dans des conditions précaires.
Dans un immeuble hétéroclite du boulevard Saint-Laurent, enserré entre un restaurant indien et son concurrent széchuanais, bat depuis 25 ans le cœur de Radio Centre-Ville. C'est le royaume de Marcelo Solervicens, directeur de la station, de ses 6 employés… et de quelque 350 «trippeux» bénévoles.
Ce n'est pas exactement une station, mais plutôt sept : Radio Centre-Ville diffuse en français, en anglais, en espagnol, en portugais, en grec, en créole et en chinois (mandarin et cantonais). Mais là ne s'arrête pas la différence. En plus d'être polyglotte, celle qu'on appelle également CINQ-FM parce qu’elle diffusait originairement en cinq langues, tend aussi le micro à ceux qui ont peu de tribunes où s'exprimer.
«Nous voulons assurer l'intégration des membres des communautés ethniques à la communauté d'accueil tout en mettant l'interculturalité en valeur, explique M. Solervicens. Les médias traditionnels ne donnent pas suffisamment la parole aux immigrés et ne reflètent pas la diversité montréalaise, ce qui renforce les stéréotypes. Pourtant, la culture francophone est toujours en construction et elle se trouve enrichie de la présence d'autres cultures.»
Expérience ou pas, un obscur quidam peut s'improviser collaborateur en moins de deux. Radio Centre-Ville a beau s'être dotée d'un code d'éthique et posséder sa propre salle des nouvelles, elle ne s'embarrasse pas de normes radiophoniques astreignantes. Pas question de couper une intervention dès qu'elle dépasse trois minutes! C'est ce que Marcelo Solervicens appelle la «démocratisation de la parole publique. Notre créneau est différent de celui de la radio commerciale : chez nous, on appuie, on soutient et on diffuse les événements communautaires. Nous donnons la voix aux démunis ou aux marginalisés qui ont quelque chose à dire. Radio Centre-Ville est une radio progressiste. C'est important car ce créneau, personne d'autre ne l'occupe».
La dissidence est aussi le sel de La Tribune juive, une publication bimestrielle qui n'a de juive que sa fondatrice et directrice, Ghila Sroka. Si ce magazine interculturel ne s'apparente pas à un média ethnique au sens communautaire du terme, La Tribune juive occupe un espace essentiel dans la presse québécoise, juge Mme Sroka. On y cause judaïsme à l'occasion, mais aussi politique nationale ou littérature.
Cette intellectuelle a fondé le magazine il y a 17 ans après que Le Devoir eut refusé de publier une lettre d'opinion dans laquelle elle s'exprimait sur la guerre du Liban, un enjeu qu'elle jugeait mal expliqué par les journalistes. «Dans les 24 heures qui ont suivi, j'ai mis sur pied un tabloïd de quatre pages pour expliquer la situation! Au fil des ans, c'est devenu un magazine de référence. Notre statut est à ce point unique que nous ne respirons que dans la marginalité.»
Qui dit marginalité dit censure, poursuit Ghila Sroka, et nombreuses sont les signatures à consonnance étrangère systématiquement reléguées au rancart par les médias traditionnels. «Le milieu intellectuel québécois est fondamentalement tribaliste. En conséquence, une grande majorité d'intellectuels issus des communautés culturelles ne trouvent pas de place pour s'exprimer dans la presse nationale quotidienne. Tant qu'il y aura de la censure au Québec, La Tribune juive existera.» Ses collaborateurs écrivent des quatre coins du monde, souligne-t-elle, et plusieurs sont des Québécois «de souche».
Mustapha Chelfi dirige Alfa, un bimestriel destiné à la communauté maghrébine. Pour lui, il est normal que la presse quotidienne ne reflète pas les préoccupations des immigrés. «Un quotidien s'adresse à tout le monde tandis qu'un média ethnique est destiné à une communauté spécifique. Notre journal fait le lien entre la société d'origine et le pays d'accueil. Il est donc normal qu'il traite d'une multitude d'enjeux chers aux Maghrébins mais qui échappent à la presse quotidienne.»
Trois bouts de ficelle et beaucoup de volonté
Les publications ethniques qui ont pignon sur rue à Montréal sont difficiles à répertorier. On en compte une trentaine disent certains, une cinquantaine selon d'autres. Sans cesse sur la corde raide, quelques-unes naissent et s'évaporent aussi vite.
L'hebdomadaire Il Corriere, qui informe la communauté italienne de Montréal depuis 1952, est l'un des rares ayant résisté à l'épreuve du temps. Produit entièrement à Montréal, le journal s'abreuve aux grandes agences de presse internationales et italiennes en plus de couvrir l'actualité locale, les sports, l'économie et la condition féminine. Publié à 25 000 exemplaires, un tirage plus qu'honorable dans le monde des médias communautaires, le Corriere tire principalement ses revenus de la publicité.
«Nous avons plusieurs abonnés mais ce n'est pas très payant, explique la directrice Carole Gagliardi, fille du fondateur. La publicité est notre principale source de revenus. Plus de la moitié des annonceurs sont des entreprises typiquement italiennes bien implantées dans la communauté et les autres, des commerces qui s'intéressent à la clientèle italienne.» Le journal est rédigé à 90 % en italien, mais le français et l'anglais y trouvent également une place, dit-elle.
Entre un message du maire Bourque et la carte professionnelle d'une pâtisserie algérienne, Alfa tente quant à lui d'accrocher de nouveaux annonceurs. Sa parution tous les deux mois relève pratiquement du miracle. Montréalais jusqu'au bout des pages, adoptant le français comme lingua franca, il est maintenu à bout de bras depuis trois ans par une équipe formée de trois personnes… dont deux publicitaires. La salle de rédaction? Le sous-sol du directeur et unique journaliste, Mustapha Chelfi.
«La publicité, c'est un cercle vicieux, confie-t-il. Les annonceurs souhaitent que nous augmentions notre tirage [qui fluctue entre 5000 et 7000 exemplaires] avant de placer de la publicité dans le journal. Mais comment augmenter ce tirage sans revenus? On n'arrive pas à toucher les grandes entreprises. Il faut mettre les bouchées triples pour dénicher un peu de pub!»
Radio Centre-Ville, elle, a l'immense «privilège» de figurer sur la liste de paie des gouvernements. Mais si les subventions composent environ le tiers de son budget, beaucoup plus imposant que celui d'une publication, elles ne suffisent pas à assurer la survie de la station. «Nous n'avons pas le choix de recourir à la publicité et à la commandite, explique Marcelo Solervicens. Nos revenus proviennent aussi de la communauté : dons, loteries annuelles, campagnes spéciales, spectacles bénéfices.» La Tribune juive ne reçoit pour sa part aucun soutien financier — contrairement à plusieurs magazines «qui ne servent à rien», peste sa directrice — et garde la tête hors de l'eau grâce aux seuls revenus de la publicité. Le magazine est en grande partie concocté dans le salon de Ghila Sroka, qui y consacre tous ses week-ends et une bonne partie de ses soirées. «J'ai envisagé de tout laisser tomber pour ma carrière universitaire, mais j'avais l'impression qu'on m'arrachait les deux bras. Je suis une missionnaire!»
Alors que plus de 100 000 personnes connaissent l'espagnol à Montréal, un pilier du journalisme latino au Québec, le Correo, a disparu du portrait il y a quelques années. Le marché hispanophone est depuis principalement occupé par le Popular, un journal vieux de 10 ans dont le quartier général est situé à Toronto, où il est publié quotidiennement. À Montréal, il se contente de voir le jour chaque vendredi.
«Nos lecteurs viennent surtout d'Amérique du Sud mais on trouve parmi eux beaucoup de Québécois francophones qui apprennent l'espagnol ou qui veulent lire en espagnol, avance l'administratrice Paula Callejas. Même si le journal est publié à Toronto, la version montréalaise du Popular est faite ici par des journalistes montréalais et comprend beaucoup d'articles communautaires.»
La petite équipe du Popular envisage l'avenir avec sérénité : l'espagnol gagnant en popularité dans la société québécoise, l'hebdomadaire songe à se faire quotidien. «C'est notre rêve, poursuit Mme Callejas. À Toronto, les hispanophones sont trois fois plus nombreux qu'à Montréal! Mais la communauté prend de l'importance au Québec.»
Les médias s'adressant à de plus petites communautés culturelles nourrissent cependant moins d'ambitions. Chez Alfa, par exemple, les projets se limitent pour l'instant… à survivre. Pourtant, sitôt qu'il atterrit chez les marchands, le bimestriel s'envole en moins d'une semaine.
«La communauté algérienne, marocaine et tunisienne ne rassemble qu'environ 50 000 personnes, remarque M. Chelfi. C'est peu. Notre seul projet est donc de dénicher davantage de publicité afin de continuer à publier.»
Le maintien à long terme est aussi la priorité d'un journal aussi solidement enraciné que le Corriere. Car les défis sont nombreux : la communauté italienne montréalaise voit grandir sa quatrième génération et ses jeunes membres préfèrent souvent l'anglais ou le français à l'italien.
«Dans 15 ou 20 ans, y aura-t-il autant d'italophones? demande Mme Gagliardi. Graduellement, il va falloir introduire plus de français et d'anglais dans notre journal et séduire un lectorat plus jeune. Mais ça ne nous inquiète pas. Contrairement à l'Ontario, qui assimile les italophones, la communauté italienne du Québec évolue sans perdre contact avec ses racines.»
Martine Roux est journaliste à La Presse.























