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Fabien Deglise

Pas facile de dénicher un «penseur minute» capable de communiquer des idées complexes de façon claire et convaincante.

Un avion vient à peine de s'écraser au large des côtes américaines qu'Yvan Miville-DesChênes se retrouve à nouveau sous les projecteurs pour commenter la tragédie. Son itinéraire médiatique:le Réseau de l'information (RDI), Le Téléjournal, CKAC, La Presse, Le Devoir, Le Journal de Montréal ainsi que quelques magazines à sensation. Une «run de lait» effectuée en moins de 24 heures.
Consultant en aviation civile, M. Miville-DesChênes fait partie de cette poignée de spécialistes qu'affectionnent particulièrement les journalistes.
Ces incontournables qui, beau temps, mauvais temps, se montrent toujours disponibles pour analyser une tendance, un fait de société, un accident ou encore un conflit.
Chaque domaine possède le sien. Le patrimoine architectural? Dinu Bumbaru, d'Héritage Montréal. Les habitudes de consommation? Jacques Nantel, de l'École des hautes études commerciales. L'identitaire québécois? Serge Bouchard, anthropologue. L'opinion publique? Jean-Marc Léger, de Léger & Léger. Les débats des chefs? Denis Monière, de l'Université de Montréal. Les points chauds du globe? Jocelyn Coulon, du Centre Pearson pour la formation en maintien de la paix. Et la liste est loin d'être exhaustive!
Présents dans le paysage médiatique depuis plusieurs années, ces universitaires, chercheurs, sondeurs ou ex-journalistes semblent être là pour longtemps encore. Car, quel que soit le sujet à traiter, on finit toujours par revenir à eux pour glaner le commentaire ou la petite citation qui donnera de la couleur et du rythme à un texte ou à un reportage. Par paresse? Habitude? Souci d'être rigoureux? Ou tout simplement par manque de temps?
Pour Jean Charron, du Groupe de recherche sur les mutations du journalisme (sic) de l'Université Laval, cette tendance à puiser ses informations dans le même bassin d'experts est normale, voire naturelle. «Les journalistes possèdent leur carnet d'adresses et souvent, pressés par le temps, ils ne vont pas avoir d'autre solution que de faire appel à des valeurs sûres», analyse-t-il. Et des valeurs sûres, les Pierre Fortin, Léo-Paul Lauzon et autres Jacques Proulx en sont sans aucun doute, eux qui à chaque intervention font preuve d'une redoutable efficacité pour livrer avec clarté et concision leurs opinions sur un sujet d'actualité. «Ce sont aussi des repères intéressants et positifs pour le public», estime Louise Rousseau, recherchiste à l'émission de radio C'est bien meilleur le matin diffusée sur la première chaîne de la Société Radio-Canada (SRC). «Ils jouissent d'une bonne crédibilité, comprennent rapidement un sujet et surtout peuvent l'éclairer en profondeur, avec intelligence.»
Mais à toujours sonner aux mêmes portes, ne risque-t-on pas de se lasser ou encore, comme le regrette le journaliste Clément Trudel, jeune retraité du Devoir, de «se laisser enfermer dans l'absence de renouvellement et de points de vue critiques»?
Sans aucun doute, reconnaît Mario Toussaint, journaliste à la recherche au Téléjournal/Le Point de la SRC. «Plus il y a de sources, meilleure est l'information. Nous faisons d'ailleurs sans cesse un effort dans l'émission pour agrandir notre parc de spécialistes de manière à ne pas toujours contacter les mêmes. Mais ce n'est pas une mince affaire!»
L'expert public — le «penseur minute» diront certains — serait en effet une espèce rare au Québec. Et pour cause. Car dans les couloirs des universités, des centres de recherche et autres lieux du savoir, pas facile de dégoter la perle qui, en plus de bien maîtriser un sujet, est capable de communiquer des idées complexes de façon claire et convaincante — un préalable pour être invité à la radio ou à la télévision, là où «un invité qui gèle en direct n'est bon ni pour l'émission ni pour le public», souligne Mme Rousseau.
Autre embûche au recrutement : les spécialistes échaudés. La plupart des experts ont à un moment donné dans leur vie été mal cités par un journaliste ou encore ont vu leurs propos être déformés par les procédés de montage, explique Jean Charron. Certains s'en formalisent et refusent dès lors systématiquement tout contact avec la presse. Même l'argent ne peut visiblement pas les faire changer d'avis; Radio-Canada ayant en effet autant de problèmes que d'autres à dénicher de nouveaux experts, même si chacune de leurs interventions est rémunérée.

Fabien Deglise est journaliste pigiste.

Encadré : Recrutement à la française
Loin de se contenter, comme ici, d'une simple entrevue téléphonique pour sélectionner leurs experts, certaines émissions de télévision en France vont jusqu'à organiser de véritables castings. C'est le cas, entre autres, de l'émission Y a pas photo diffusée sur les ondes de TF1 (le TVA des Français). La technique utilisée, révèle l'hebdo français Marianne : après lecture de leur livre, les spécialistes sont convoqués à un examen en vue de choisir le meilleur. Les critères de sélection : être drôle, décontracté, bien s'exprimer et avoir une belle plastique.
«Et tant pis si le nouveau Jean-Paul Sartre n'a pas un bon look», ironise l'hebdo français. (F.D.)