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Hugo Joncas

Depuis le 11 septembre, il n’est pas toujours facile de pratiquer son métier de journaliste quand on est d’origine arabe ou de confession musulmane.

Pour Rima Elkouri, les événements de New York coïncident avec la publication de sa première chronique Vie urbaine dans La Presse, le 13 septembre. À une pareille date, un sujet s’impose pour cette colonne consacrée à des enjeux locaux : les menaces dont sont victimes les musulmans et les Arabes du Québec. Quelques jours plus tard, elle signe «Pas envie d’être arabe», un texte dans lequel elle décrit l’angoisse d’avoir le teint foncé ou d’être un fidèle d’Allah en ces heures sombres. «Mardi matin, quand j'ai vu les premières images de l'attentat, j'ai souhaité que les responsables de ces horreurs ne soient pas originaires du Moyen-Orient», écrit-elle. N’importe qui sauf des Arabes.
Comme la plupart des Québécois, Rima Elkouri vit les événements qui font suite au 11 septembre par l’entremise des médias. Ni New-Yorkaise ni Afghane, son regard a cependant ceci de particulier qu’il est celui d’une fille de parents arabes. Chrétiens, ils sont d’origine arménienne et libanaise. «Ce qui est différent pour nous, c’est une question de regard. Même si on n’est coupables de rien, des fois, dans les yeux des autres, on lit le reproche.» Et dans les médias, elle lit l’incompréhension chronique d’un monde dont elle fait elle-même un peu partie. «On se rend compte, comme journalistes, qu’on est mal outillés pour couvrir ça. Les gens mélangent tout : Afghans, Liban, talibans…» Elle déplore par-dessus tout la rareté dans les salles de presse de journalistes capables d’analyser les événements qui se déroulent au Moyen-Orient. Et elle s’inclut elle-même dans la critique : «Moi-même, je ne lis pas l’arabe», reconnaît-elle.
C’est d’abord cette variable qui influence la façon dont les journalistes arabes et musulmans considèrent la couverture des événements du 11 septembre. Couverture qui influence forcément la compréhension qu’ont les Québécois de ce triste moment de l’histoire. Comme beaucoup d’autres citoyens originaires du monde islamique, ils ont souvent l’impression d’être catégorisés.

LE POING SUR LA TABLE
«J’ai dû mettre le poing sur la table. On me fait porter une barbe invisible que moi, je ne vois pas, parce que je m’appelle Ahmed», déplore un journaliste du Réseau de l’information, Ahmed Malki, d’origine marocaine. Déjà peu appréciées avant les attentats, les blagues de certains collègues qui lui demandent pour quand est la prochaine bombe l’horripilent désormais au plus haut point.
Et pourtant, la famille musulmane d’Ahmed Malki pratique une religion ouverte et modérée : «Personnellement, je découvre cette forme d’islam très intolérant [celui des talibans]. Je ne l’ai pas connue.» Il a publié fin septembre un texte dans la page Idées du Devoir. Dans «Qui sont les terroristes? Le jusqu’au-boutisme de l’ignorance», il dénonce l’amalgame qui se fait entre Arabes et moudjahidines, musulmans et intégristes…
«Au Québec, les médias ne s’alignent pas sur une politique dictée par d’autres, estime Ahmed Malki, qui a émigré de son pays d’origine pour échapper à la censure. On donne l’heure juste. Jusqu’ici, je n’ai pas vu le jugement d’un collègue être mis en doute par un patron. Mais, aux premiers temps, on avait l’impression que l’information était contrôlée. Aux États-Unis, c’est encore comme ça.»
Le journaliste est critique envers les réseaux de télévision américains, qui se laissent influencer par Washington dans le choix des images à diffuser et des faits à rapporter. «Le porte-parole d’Oussama ben Laden qui parlait aux Américains, nous, dès qu’on l’a reçu, on est allés avec en ondes.» Mais n’est-ce pas jouer le jeu du leader intégriste que de diffuser ses images? «Et si on les cache, on fait le jeu de qui?» rétorque-t-il.
Omer F. Özen, anciennement journaliste à Istanbul et Ankara, s’occupe désormais du mensuel Bizim Anadolu, publié par la communauté turque du Québec. Pour lui, les journalistes québécois s’en sont plutôt bien sortis. «C’est un peu plus équitable que dans les journaux anglais», soutient-il. Mais il a malgré tout une vision plutôt négative des conditions dans lesquelles se fait la couverture. «Moi, je me sens comme un pion sur l’échiquier de la propagande américaine. Les journalistes ne peuvent pas aller sur place, l’information vient de l’armée, c’est limité.» D’après lui, la radio s’en tire mieux pour faire le compte rendu des événements. «À la télé, on n’apprend rien, on est hypnotisé par les images.»

POLITIQUE INTERNATIONALE 101
Professeur à l’Université de Sherbrooke et analyste à la section Moyen-Orient de Radio Canada International, Sami Aoun est aussi directeur du Groupe de recherche et d’étude sur la sécurité au Moyen-Orient (GRESMO) de la chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Lui aussi pense que les journalistes québécois sont mieux placés que les Américains pour porter un regard objectif sur les événements du 11 septembre. «Ce que nous faisons au Québec est plus près de ce qui se fait dans la presse française. On y décèle une sympathie sans complaisance envers les Américains et une critique sans aveuglement de ben Laden.» Le GRESMO a organisé le 1er novembre une conférence sur la couverture médiatique des événements du 11 septembre.
Selon Sami Aoun, les journalistes originaires du monde islamique «ont le mérite d’initier le public à une meilleure connaissance de la politique internationale». Par exemple, Akli Aït Abdallah, reporter d’origine algérienne à Sans frontières, à la radio de Radio-Canada, a passé plusieurs semaines au Moyen-Orient pour faire découvrir aux auditeurs les multiples faces cachées du conflit. «Dès qu’on parle arabe, qu’on est Algérien, on est un peu des leurs, confie-t-il, de retour de son voyage au Proche-Orient, à Marie-France Bazzo à l’émission Indicatif présent. Le danger, c’est de ne pas savoir garder la distance et rester objectif.»
Il estime aussi que les journalistes originaires du Maghreb et du Moyen-Orient doivent eux aussi prendre garde à l’embrigadement : «Ces gens-là véhiculent eux-mêmes une certaine idéologie non déclarée. En prétextant une plus grande connaissance, ils peuvent en profiter pour faire leurs spins.» Par exemple, un journaliste qui a eu maille à partir avec des terroristes dans son pays d’origine risque d’appuyer sans hésiter les bombardements sur l’Afghanistan. D’autres, plus anti-Occidentaux, peuvent eux aussi tenter de véhiculer leur idéologie en douce, selon Sami Aoun.
Rima Elkouri a quant à elle choisi de profiter de sa chronique pour donner la parole aux Montréalais originaires du Moyen-Orient et du Maghreb. «Je choisis moi-même mes sujets. C’est une liberté, avoue-t-elle. Mais c’est aussi une responsabilité. Je trouve d’autant plus important d’aller voir des gens concernés de plus près par le problème : les Afghans, les Libanais, les Arabes en général.»
Musthapha Chelfi est rédacteur en chef du journal montréalais Alfa, destiné à la communauté maghrébine. Le pigiste occasionnel pour Ici apprécie le regain d’énergie que l’épisode du 11 septembre provoque dans les sections internationales des salles de rédaction. «C’est la première fois que le Canada s’intéresse à ce qui se passe à l’extérieur de ses frontières avec une telle intensité», remarque-t-il.
Pour plusieurs journalistes originaires du Moyen-Orient, d’ailleurs, l’écroulement du World Trade Center et les frappes sur l’Afghanistan auront au moins permis d’en connaître un peu plus sur l’autre. «On apprend tous, heureusement. C’est ce qui est formidable, estime Ahmed Malki. On commence à découvrir que non, ce n’est pas ça la religion musulmane. Plus ça va, plus on fouille.»

Hugo Joncas est rédacteur en chef du journal Montréal Campus.

Encadré : DU TADJIKISTAN À MONTRÉAL
Ravshan Temrov est un journaliste tadjik. Il vit à Montréal, mais il participe aussi, en tant que rédacteur en chef adjoint, à la conception du Charogi Ruz, un journal en exil à Hambourg, en Allemagne. Après avoir été attaché de presse du premier ministre «dans le dernier gouvernement démocratique tadjik» de 1992-93, il s’est enfui lors de la venue au pouvoir du président Imomali Rakhmonov, un ancien leader soviétique.
Quand le journaliste a déménagé au Québec, il a du même coup démissionné de Radio Liberty, où il était reporter pour la section tadjik. Information ou propagande, la radio du Congrès américain? «C’était du vrai journalisme! se défend-il. On était dans les endroits les plus chauds. En septembre 1996, j’étais à 20 km au nord de Kaboul avec Massoud quand les talibans ont pris la ville. Pendant 17 jours, j’ai envoyé des reportages en direct à Radio Liberty. J’ai obtenu la première interview qu’a donnée Massoud après avoir quitté Kaboul.»
Au cours de la dernière décennie, 69 journalistes sont morts au Tadjikistan en faisant leur travail. «Là-bas, il n’y a pas de médias libres», estime Ravshan Temirov. Pour lui, les journalistes québécois devraient faire plus de liens avec leurs collègues d’Asie centrale et prendre parti contre les forces qui minent la liberté de la presse. «Vous pourriez aider les journalistes tadjiks, clame-t-il. Par exemple, les inviter au Québec, organiser des séminaires, des conférences.»
Il ne cache pas une certaine visée politique, lui qui a travaillé en relations publiques pour l’ancien gouvernement tadjik: «Le Canada et le Québec devraient aider à promouvoir la démocratie. Les États indépendants ont besoin de l’aide des nations progressistes.»
S’il retourne dans son pays, Ravshan Temirov risque la peine de mort. Tout comme son rédacteur en chef au Charogi Ruz, Dododjon Atovulloyev, qui a été honoré le 8 novembre par Canadian Journalists for Free Expression (CJFE) à Toronto. L’organisme l’a récompensé pour s’être «engagé en faveur de la liberté d’expression [et avoir] surmonté d’énormes obstacles pour produire de l’information», selon le communiqué de CJFE. Charogi Ruz, dont les bureaux étaient à Moscou jusqu’au début de l’été, a dû porter ses pénates à Hambourg, après que Dododjon Atovulloyev eut frôlé l’extradition vers le Tadjikistan, où il risque la peine de mort. Le journal est imprimé à 20 000 exemplaires et est distribué dans plusieurs pays d’Asie centrale. (H.J.)