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Pierre Asselin

Le journalisme, toujours un métier d’hommes? Plus pour bien longtemps : les recrues sont, en grande majorité, des filles… sauf dans les postes de direction.

Sur les huit dernières embauches de journalistes au Soleil, à la fin d’octobre, six sont allées à des femmes. À La Presse, sept sur huit. Dans les programmes de journalisme de Laval et de l'UQAM, les filles comptent pour 75 % des étudiants. Le journalisme serait-il devenu un travail de fille?
On ne peut pas vraiment parler d'une vague qui déferle sur les salles de rédaction des journaux québécois. Il faut faire des calculs sur moins d'un an pour observer ce soubresaut statistique. À La Presse, par exemple, qu'on calcule les embauches sur cinq ans ou sur deux ans, le score est parfait:50/50.
Le directeur de la rédaction, Michel Tremblay, qui a compilé ces chiffres, considérait à tout le moins que le fait d'embaucher à parts égales était en soi une grosse nouvelle. Après tout, dit-il, quand il a commencé dans ce métier, voilà 35 ans, la salle était presque exclusivement masculine.
C'est seulement quand il a fait le décompte des huit dernières embauches qu'il a sursauté : un seul gars.

PRENDRE LES GARS PAR LA MAIN…
Il n'y a pourtant pas de quoi être surpris. Les filles sont en très nette majorité dans les programmes de journalisme à Laval et l'UQAM.
Dans le cours que donnait Pierre-Paul Noreau, du Soleil, à l'université Laval , l'an dernier, il y avait 12 filles et 1 seul garçon. La proportion en communications, y compris les relations publiques, est la même que celle en journalisme, en passant.
«C'est la même chose depuis 1993, constate Antoine Char, responsable du programme de journalisme à l'UQAM depuis les débuts et désormais simple professeur. On a presque envie de prendre la main des gars, de leur dire : "Ne vous découragez pas"!»
Isabelle Mathieu, journaliste au Soleil, se rappelle la composition exacte de son groupe inscrit au module de journalisme à l'UQAM en 1995 : 10 gars, 32 filles. «Parfois, ça me rappelait l'ambiance du couvent… Ça ne me surprend pas que les filles soient en majorité aujourd'hui. Je me rappelle que c'étaient surtout elles qui s’activaient dans les journaux étudiants.»
Le journalisme n'a tout de même pas l'exclusivité de ce renversement des pôles puisqu'à l'université les filles sont de toute façon en légère majorité, signale Line Ross, directrice du département information et communication à Laval. «Chez nous, c'est plus prononcé. On frôle les 75 %, mais j'ai l'impression que ça se stabilise, ça va peut-être redescendre.»

LES FILLES SONT MEILLEURES QUE LES GARS
Personne n'est vraiment capable d'expliquer pourquoi le balancier va plus loin d'un côté que de l'autre. «Ce sont des programmes contingentés, avance Mme Ross, et les étudiants qui ont des bons dossiers, qui travaillent plus fort, qui sont plus appliqués, ce sont les filles, comme au primaire, au secondaire ou au cégep. Les gars ont plus de problèmes à l'école.»
Ce qui la surprend, par contre, ce sont les raisons qui motivent cet intérêt, pour les deux sexes. «On a fait une enquête, avec des focus groups, et la connaissance des pratiques de la profession était complètement vide. Ils sont motivés par l'image de soi, ils décrivent des traits de personnalité plutôt que des activités concrètes.»
Jean-Claude Picard, professeur au même département, est pour sa part moins optimiste : «Ça va en augmentant et, cette année, c'est pire… Si ça continue comme ça, je ne serais pas surpris qu'un jour les femmes soient en majorité dans les salles de nouvelles.»
Et il dresse le même tableau de la performance masculine : «Les filles sont plus studieuses, plus sérieuses, on dirait que les gars ne sont pas sortis du cégep ou…» OK, OK, on a compris!
C'est vrai qu'en général les filles produisent un meilleur travail scolaire que les garçons, confirme Ghislaine Rheault, qui enseigne elle aussi à Laval, «mais il y a aussi des gars extraordinaires, et je constate que, parfois, les gars vont surpasser les filles».

Y A-T-IL UNE PATRONNE DANS LA SALLE?
Il reste que, avant de prendre le contrôle des salles de rédaction, les filles ont encore pas mal de chemin à faire.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’y a pas de tendance nord-américaine à la féminisation du métier. Les femmes représentent à peu près 37% des journalistes, selon l'American Society of Newspapers Editors, et cette statistique n'a pas changé depuis plusieurs années.
Au Québec, qu'on regarde les chiffres de 1996 ou de 2001 à la Fédération professionnelle des journalistes (FPJQ), ou encore tous les journalistes membres et non membres recensés par la FPJQ, on arrive exactement au même chiffre, à la grande surprise de Claude Robillard, qui avait l'impression que le nombre de femmes augmentait graduellement.
Pour le moment, les femmes sont en pratique absentes des postes de direction, sauf quelques exceptions. Christianne Saint-Pierre, rédactrice en chef du Nouvelliste, à Trois-Rivières, est la seule femme à occuper ce poste dans tous les quotidiens de Gesca et la première pour Le Nouvelliste depuis sa création, en 1920.
De son point d'observation, elle ne perçoit aucun renversement de la proportion. Les jeunes journalistes sont également répartis entre les deux sexes, alors que, dans l'ensemble de la salle, c'est à peu près trois hommes pour une femme.
«Ça m'a frappée quand je suis arrivée ici, parce que je venais de l'électronique, où les entreprises sont plus jeunes et où on a eu le temps de faire entrer des femmes, dit-elle. Il y a une culture masculine qui remonte à plus loin dans les journaux et ce n'est que récemment que les femmes ont commencé à investir les rédactions.»
À Québec, Ghislaine Rheault se rappelle trop bien son incrédulité devant la question posée par un des cadres lors de l'entrevue pour son embauche au Soleil, au milieu des années 70. Il voulait savoir si elle n'aurait pas peur d'aller travailler avec des hommes au pupitre de nuit…
Même si les femmes sont en minorité dans la salle de Trois-Rivières, Christianne Saint-Pierre n'a toutefois aucune intention de favoriser leur embauche simplement pour rétablir l'équilibre. «On y va avec ce qu'il y a de meilleur.» Elle signale par ailleurs qu'elle reçoit autant de candidatures d'hommes que de femmes et que plusieurs ne proviennent pas des écoles de journalisme.
Selon Antoine Char, un grand nombre de garçons vont effectivement prendre des chemins détournés avant d'arriver au journalisme, ils vont faire une maîtrise, voyager. «Je crois que les filles craignent d'être défavorisées sur le marché du travail et sont plus pressées de se trouver une job.»
Au cours des cinq mois depuis sa nomination comme rédacteur en chef du Soleil, Yves Bellefleur dit avoir reçu plus de curriculum vitae de candidats masculins que féminins. «Je remarque que les gars qui se présentent n'ont souvent pas étudié en journalisme et les journaux recherchent beaucoup les gens avec un bagage spécialisé.»
Lorsqu'il s'est mis en quête d'un nouveau directeur de l'information pour le journal, il aurait bien voulu avoir une candidate sur les rangs. Il n'y a présentement qu'une seule femme cadre au Soleil. «Je crois que la salle de rédaction aurait été mûre pour ça mais, malgré mes efforts, je n'ai pas trouvé.»


Pierre Asselin est journaliste au Soleil.